Interviews



Politiciens, artistes, écrivains, sportifs, les Islandais et amoureux de l'Islande nous parlent de leur vision du pays et de leurs actualité.

Sommaire

Árni Þórarinsson

Kristín Marja Baldursdóttir

Sjón

Steinunn Sigurðardóttir

Marc Védrines

Ólafur Stefánsson

Éric Boury

Éleveurs de chevaux

Régis Boyer

Vigdís Finnbogadóttir

Arnaldur Indriðason

Anne Steinlein



Árni Þórarinsson



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Árni Þórarinsson vit en France dans l'ombre d'Arnaldur Indriðason. Les deux plus grands auteurs de polars à l'islandaise, ont pourtant le même parcours, la même envie, au même moment : faire vivre des enquêtes dans un pays sans crimes, mais loin d'être sans défauts.

Sous la plume d'Árni Þórarinsson, un journaliste se charge de mettre à jour ces dérives de la société islandaise.




Vous n'hésitez pas à dénoncer dans vos livres ce qui ne vous plaît pas dans l'Islande d'aujourd'hui…

J'essaye de montrer la société sans maquillage. Comme je la vois, comme je la ressens. Je ne la vois pas forcément comme tout le monde, car je ne suis pas tout le monde. Mais j'écris ce que je vois, les bonnes et les mauvaises choses.

Je suis intéressé par les changements que je vois en Islande et également la substance d'être Islandais : notre histoire, notre passé, notre héritage.

Au vu contexte actuel, vos craintes étaient-elles justifiées ?

La situation économique a changé. Nous étions bas, nous sommes montés, et nous sommes redescendus très vite. Le style de vie des gens, le langage, a changé très vite. Malheureusement, parfois, il semble que nous ayons perdu notre esprit. Nous avons embrassé le matérialisme, la société de consommation, les questions d'ego.

Ce qui se passe en ce moment, j'espère, nous permettra de nous retrouver en tant qu'Islandais.

Pourquoi, dans vos romans, vous exprimer via un journaliste et non un policier ?

Einar représente mes vues et, à un plus large degré, celles de la société. Il est la voix de l'Histoire. Il la raconte à la 1ère personne. Il est solitaire et en même temps a besoin de contact avec les gens. Mais il n'est pas très bon, il a un pont dans son travail comme journaliste. Il a les mêmes possibilités qu'un policier d'entrer dans la vie des gens, poser des questions et découvrir des informations. Les bonnes choses d'avoir un journaliste plutôt qu'un policier, ou autre, est qu'il n'a pas besoin de s'impliquer dans le côté technique.

De plus, j'ai été journaliste, j'ai commencé à 20 ans et je n'ai arrêté qu'il y a deux ans seulement. Je connais bien ce métier.

Quel est le sujet de votre prochain roman, "le 7ème fils" ?

Dans mon prochain livre, Einar est envoyé à l'ouest de l'Islande dans un petit village, près d'Isafjorður. Cette région a eu pendant des années une économie sur le déclin alors que le reste du pays prospérait. L'économie de l'ouest du pays était très mauvaise. Einar est envoyé là-bas pour parler de cette situation avec des gens qui essayent de la changer et de faire de l'Isafjorður un meilleur endroit.

Mais une vieille maison au centre du village brûle la nuit avant qu'Einar arrive, un incendie criminel. Le début d'une série de faits étranges.

La crise économique va-t-elle être au centre d'un de vos prochains romans ?

Je ne pouvais pas écrire ces derniers temps. Je vais devoir attendre. J'ai beaucoup d'idées, mais les temps sont trop incertains. Mais "le 7ème fils" conte vraiment l'histoire de ce qui se passe maintenant, même si j'ai fini de l'écrire en avril 2008. Vous parlez à Nostradamus !


Découvrez le dossier consacré au polar islandais et quelques éclaircissements sur l'œuvre d'Árni Þórarinsson.


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Kristín Marja Baldursdóttir



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Kristín Marja Baldursdóttir. Femme. Mère. Surtout écrivaine et artiste avant tout. L'une des rares islandaises à être publiée en France. Et même en Islande.

Son livre Karitas, Sans Titre sert de sonnette d'alarme. L'Islande, autrefois pays précurseur en matière de droit des femmes, est entrain de s'endormir. Et Kristín Marja veut que les Islandaises se réveillent. Avant qu'il ne soit trop tard.




Ce personnage de Karitas est très fort. Vous êtes-vous inspirée d'une histoire vraie ?

L'histoire de sa mère, très indépendante, est vraie : ma grand mère a fait cela. Elle a fait le tour du pays, pour donner une éducation à ses enfants. Je n'avais pas plus d'info que cela, car je n'ai jamais connu ma grand mère. J'ai juste entendu cette histoire.

Pourquoi avoir décidé d'ancrer votre histoire au début du siècle dernier ?

J'ai commencé mon histoire en 1915, lorsque les femmes islandaises de plus de 40 ans ont obtenu le droit de vote. Mais Karitas est à l'opposé des femmes de cette période. Cependant, cette époque est importante, car elle montre la vieille Islande. J'ai beaucoup lu de livres qui traitaient de cette époque et je trouve que les femmes étaient plus indépendantes avant la seconde guerre mondiale. Tout le pays a changé pendant la guerre. Beaucoup et très vite. Après la guerre, nous avions de l'argent, nous avons pu vendre notre poisson et toute la société a changé.

Dans quel sens ?

Il s'est passé quelque chose pendant la guerre, jusque dans les années 70 : avec le mouvement des "bas rouges", les femmes sont redevenues plus indépendantes. En 1980, Vigdís a été élue. Et puis tout est retombé. À partir de ce moment là surtout, les femmes ont été enfermées dans leur apparence physique. Elles se devaient d'être sexy.

J'avais envie d'écrire une histoire pour réveiller les jeunes islandaises, leur montrer ce qu'étaient les femmes autrefois. Je crois que l'on s'imaginait qu'avec une femme président et le parti politique 100% féminin, le combat était gagné. Mais les femmes ont toujours besoin de lutter. À partir des années 1990, le matérialisme a prospéré et l'Islande a oublié l'égalité.

Vous décrivez une situation bien éloignée de l'idée que l'on se fait de la place des femmes en Islande.

La situation n'est pas aussi rose que l'on veut bien l'imaginer. Auparavant, les femmes étaient fortes car elles devaient assumer le travail et pouvaient tenir la maison seules, longtemps. Mais la société islandaise reste très orientée vers les garçons, comme souvent dans une société de fermiers et de pêcheurs. Les femmes islandaises sont les plus fertiles, mais elles ont les journées de travail les plus longues. Elles sont également plus éduquées que les hommes. Elles devraient être indépendantes, mais elles n'ont pas le temps.

Votre livre est un message pour ces femmes ?

Elles ne sont pas assez indépendantes. Elles l'étaient mais sont restées en arrière. Donc je voulais raconter cette histoire sur une femme qui se bat pour ses rêves. J'ai choisi une artiste parce que j'aime mettre les images en parole. Et parce qu'elle aurait à vivre cette solitude si dure à vivre d'être une artiste dans une société où les femmes doivent juste être des mères et des femmes au foyer.

Vous décrivez une situation que vous avez vous-même connu ?

C'était très dur de créer ce personnage. Très dur d'aller à l'intérieur de soi, tout en regardant vers l'extérieur.

Mais je suis restée moi-même : je sais comment concilier ma vie d'artiste avec des enfants. C'est dur. Je savais aussi que sa religion était l'art, pas Dieu.

Et que représente Karitas ?

Elle n'a pas de modèle. Ou alors peut-être moi-même. Les femmes pouvaient faire des études à cette époque, mais en général, elles étaient filles de fonctionnaires ou issues d'une famille aisée.

Je voulais suivre l'histoire d'une femme islandaise pendant cent ans. On a énormément écrit sur les femmes et je voulais écrire cette histoire en partant du point de vue d'une femme. Voir comment elle voyait cette société. J'ai choisi une artiste car je savais qu'elle lutterait encore plus dans une société très dominée par la famille, et très masculine.

Elle lutte pour vivre son rêve, mais finit par céder…

Lorsqu'elle revient de Copenhague, au lieu de travailler dans l'art, elle devient femme et mère. L'artiste en elle refuse la maternité. Mais, en tant que femme, elle aime son enfant. C'est un drame intérieur qu'ont les femmes d'aujourd'hui.

Ces femmes-artistes existaient-elles vraiment ?

En 1890, il existait quelques femmes qui dessinaient ou peignaient. Souvent des filles de gens riches. C’était pour les préparer au mariage, pour être élégantes. Quelques unes essayaient d'être artistes, mais personne ne les prenait au sérieux.

J'ai lu beaucoup de biographies et de journaux sur ces femmes artistes. J'ai lu des livres d'art pour voir comment elles réussissaient à gérer tout cela. Et elles le faisaient bien. Ce qui me surprend, c'est surtout la façon dont elles parlaient des gens autour d'elle, et si peu à propos de leur art.


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Sjón



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Musée des beaux-arts de Caen. La conférence sur le réalisme magique vient de se terminer. Sjón, assis à une table au milieu du hall, enchaîne les dédicaces de ses livres. Tout sourire. S'il a un peu de mal à comprendre les prénoms français, l'écrivain islandais n'en perd pas sa bonne humeur et sa gentillesse. Considéré par beaucoup comme l'écrivain le plus talentueux de sa génération, Sjón n'en reste pas moins aussi simple et abordable qu'il est intelligent et ouvert d'esprit.




Vous avez commencé à écrire très jeune. Quel a été l'élément déclencheur de votre passion ?

J'ai commencé à écrire parce que j'ai toujours été sensible à la poésie quand j'étais jeune. À 15 ans, j'ai découvert une collection de poésie islandaise. Cela a été une révélation. J'avais auparavant lu des traductions de poèmes étrangers, mais je n'avais jamais réalisé que l'on pouvait faire la même chose avec l'islandais. Cela m'a complètement inspiré. J'ai donc décidé de faire la même chose.

Puis vous avez découvert le surréalisme.…

Derrière les poèmes, j'ai réalisé que ce qui me plaisait tant, ce qui m'inspirait tant, était le surréalisme. Des artistes comme Dalí par exemple. Je n'avais jamais pensé que ce que faisait Dali était également de la poésie.

Au lycée, puis à l'université, j'ai découvert des personnes qui comme moi étaient attirés par le surréalisme. Cette passion commune nous a rapprochés. C'est ainsi que nous avons fondé un groupe de jeunes surréalistes(1).

Au même moment, le mouvement punk venait d'arriver en Islande. Les punks avaient le même âge que nous. Punks et surréalistes se sont donc rassemblés tout naturellement, notamment autour de la musique.

Aujourd'hui, vous êtes l'un des auteurs majeurs de votre pays. Une chose frappe à la lecture vos livres, notamment avec "Sur la paupière de mon père", vos textes sont truffés de références : à l'Histoire, à la Bible, à la littérature islandaise ou étrangère. Pourquoi ?

"Sur la paupière de mon père" est une histoire faite d'histoires. Aucune histoire n'est seule et aucune n'avait été racontée avant. C'est un rendez-vous de différentes cultures littéraires, folkloriques et de contes. Avoir autant de références est une façon de faire venir le tout à la surface, mais cela vient naturellement, sans réfléchir. Et pour autant, le lecteur n'a pas besoin de connaître toutes ces références pour apprécier le livre. S'il les reconnait, tant mieux, mais ce n'est pas indispensable à la lecture.

On vous cite souvent comme le fer de lance du réalisme magique à l'islandaise.

C'est vrai que généralement, le terme réalisme magique fait plus penser à la littérature sud-américaine qu'à l'islandaise. Mais en fait, ce terme "réalisme magique" est utilisé pour créer une référence d'un genre par rapport à un autre. Au final, les auteurs, eux, ne parlent que de littérature, c'est juste une histoire, peu importe son style.

Dans "Sur la paupière de mon père", le narrateur est très conscient qu'il doit garder son histoire vivante pour captiver son auditoire, c'est pour cela qu'il rajoute pleins d'histoires à la trame principale. Il lui donne du relief. Il y a différents styles dans ce livre, car le narrateur veut le rendre vivant. Et il ne veut pas laisser la vérité empêcher une belle histoire, donc il n'hésite pas à déformer un peu la réalité aussi parfois.

Dans vos livres comme dans la plupart des livres islandais, le surnaturel se mêle de façon très naturelle au réel. Pourquoi ces deux mondes, réel et imaginaire, sont-ils aussi proche dans votre littérature ?

La plupart des Islandais ne croient pas aux fantômes, aux trolls ou aux monstres marins. Mais nous sommes malgré tout très conscients de cette tradition. Nous vivons dans une nature hostile, avec le froid, les icebergs, etc. Autrefois, les gens ont essayé de trouver comment vivre avec cette nature. Et l'une des façons était d'utiliser leur imagination pour expliquer ces phénomènes naturels par le surnaturel. Cela fait partie de notre mentalité, c'est comme ça.

Dans une précédente interview, vous disiez à un journaliste que "Sjón est un homme qui lutte pour découvrir Sigurjon B. Sigurðsson(2)". Aujourd'hui, vous êtes-vous enfin découvert ?

Je commence un peu à me connaître. Mais à chaque fois que j’apprends quelque chose de nouveau sur moi, j’en oublie une autre. Donc il me reste encore beaucoup à apprendre.

Mais j’évolue. Dans mon dernier livre paru en Islande, pour la première fois, j’expose mes croyances et mon opinion sur la société. J’évolue, et cette évolution se voit vraiment au travers de mes différents livres. Il existe une réelle différence entre "Le moindre des mondes" et "Sur la paupière de mon père", parce que, à chaque livre, je veux essayer de nouvelles choses.

Vous n'êtes pas seulement poète et romancier. Vous écrivez aussi des paroles de chansons, notamment pour Björk. En quoi écrire une chanson est différent du travail d'écriture pour un poème ?

Le travail de la chanson est particulier car c'est un travail en collaboration, avec quelqu'un qui amène beaucoup : une atmosphère, un son, une intention. Par exemple, avec Björk, pour les chansons Isobel et Bachelorette, elle m'amenait quelques notions de la mélodie, des sentiments, avec notamment des photos pour me mettre dans l'atmosphère. Je prends le tout et essaye de créer un monde autour de cela avec des paroles. Elle amène la musique, l'ambiance, j'amène les textes. C'est un travail à 50-50.

Cela vous amène-t-il quelque chose de différent dans votre vie artistique ?

À chaque fois que je termine un livre, j'ai besoin de cela. Pour écrire, je suis seul, roi de mon monde. J'ai besoin de la forme de la chanson pour ne plus être seul, pour reprendre un travail en collaboration. C'est très important pour mon équilibre.


(1) le groupe surréaliste Médusa

(2) vrai nom de Sjón


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Steinunn Sigurðardóttir



Propos recueillis à l'occasion de la sortie du livre Le cheval-soleil aux éditions Héloïse d'Ormesson, en octobre 2008.


Quitter Paris a été pour elle un déchirement. Steinunn Sigurðardóttir la cosmopolite vit aujourd'hui à Berlin. Loin de ce XVIIIème arrondissement qu'elle a tant aimé, loin de son Islande natale. Son dernier livre, "le Cheval Soleil", vient de sortir. Le 3ème paru en France seulement. Une fois de plus une histoire d'amour, d'amour brisé. Solitude. Et des poèmes qui saupoudrent les pages. Steinunn Sigurðardóttir est l'une des plus grandes auteures islandaises. Poète avant d'être romancière.




Pouvez-vous nous présenter votre dernier livre, "Le cheval soleil" ?

C'est l'histoire d'une femme, son destin, que j'essaye de présenter dans un livre assez condensé. Lorsque l'amour de jeunesse de l'héroïne, Lí, revient, elle souhaite lui raconter l'histoire de son âme. D'autant plus qu'elle a eu une jeunesse difficile : négligée par ses parents, obligée de s'occuper seule de la maison et de son petit frère. Elle n'a jamais raconté cela à personne. Elle est trop enfermée en elle-même. Des années plus tard, ils se retrouvent. Elle rêve de lui parler de cette vie. Mais cela ne se passe pas comme prévu. Finalement, c'est nous qui devenons confident de son histoire.

Vos livres sont souvent centrés sur une femme solitaire, voire souffrant de sa solitude.…

Je n'avais jamais pensé à cela, mais vous avez raison, c'est une évidence. Je n'avais pas perçu cette solitude dans mes personnages jusqu'à présent. Ce qui m’intéresse, c'est la différence entre la surface et la réalité.


Moi-même, j'étais solitaire étant enfant. J'étais assez douée à l'école, mais je n'avais pas vraiment d'amis. Mes parents vivaient à la campagne. Ils sont d'une génération où il est habituel d'envoyer ses enfants très jeunes dans des fermes l'été. Je suis partie pour la première fois à 5 ans. On est si petit à 5 ans… Et chaque année, je changeais de ferme, je perdais mes repères. J'étais très malheureuse.

Sauf une année. J'étais dans le nord. Ce fut un choc culturel très positif. C'est une région avec une vie culturelle intense. Les gens sont très cultivés. Ils lisent énormément. Là-bas, une femme nous a raconté l'histoire des Misérables de Victor Hugo, tout en faisant de la confiture à la rhubarbe. Elle a totalement reconstruit le livre à sa façon. Cette femme m'a vraiment enrichie. Elle nous a aussi appris des poèmes islandais. Très tristes, ils m'ont beaucoup touché.

Le fait de voyager beaucoup aujourd'hui, de vivre à Paris puis à Berlin, sont-ce des restes de cette enfance ?

Aujourd'hui, c'est un choix. Je veux m'échapper de l'Islande. Je ne peux pas vivre en Islande douze mois dans l'année. J'ai besoin d'une liberté, d'un climat, d'une douceur de vie. Mais l'Islande me manque. Je voudrais vivre en Islande quatre mois de l'année et ailleurs le reste du temps. Mais malheureusement, ce n'est pas possible.

L'amour : c'est l'un de vos thèmes principaux.…

Cela me fascine de voir à quel point l'amour est fort. Nous révélons notre caractère lorsque nous sommes amoureux. Après toutes ses années à écrire sur ce thème, et avec ma propre expérience, je ne comprends toujours pas l'amour. Je ne comprends pas comment quelqu'un peut devenir l'objet d'une telle fascination. L'amour est complètement en dehors de notre volonté. Je ne peux pas choisir de ne pas aimer. On peut couper tout contact avec l'être aimé, sans réussir à l'oublier. Et trouver un nouvel amour n'efface pas forcément l'ancien.

Et vous-même, avez-vous peur d'aimer comme certains de vos personnages ?

Alda, l'héroïne du "Voleur de vie", est rejetée. Elle a toujours tout contrôlé dans sa vie, mais elle a été rejetée malgré tout. C'est cela la peur la plus profonde : la peur d'être rejetée par l'être aimé. Chaque lecteur se voit dans cette situation. On a tous vécu cela un jour. Et après cela, la vie n'est plus jamais la même.

Alda voit sa vie détruite par cet amour rejeté.

Quelqu'un m'a dit : "Alda est la plus tragique des héroïnes de la littérature islandaise". Dans son cas, elle est trop obstinée. Elle aime la vérité, et la vérité, c'est qu'elle aime cet homme, et qu'elle ne peut pas, ou ne veux pas, le désaimer. Cela ne pourra pas changer, car elle ne fait pas l'effort. Elle vit cet amour qui est plus fort qu'elle.

Dans ce livre en particulier, votre style d'écriture varie vraiment au fur et à mesure de l'évolution du personnage. Et dans tous vos livres en général, la forme est aussi importante que le fond.

À chaque fois que je commence un livre, je me sens comme une débutante. Pour chaque roman, je veux une forme différente. Je ne veux pas avoir une narration linéaire. Je dois varier.

Au commencement, j'étais poète. Et la prose ne me suffit pas. J'ai donc mêlé des poèmes au texte du Voleur de Vie, et du "Cheval Soleil". Ces deux livres se ressemblent d'ailleurs dans la forme, ce sont les seuls que j'ai écrit comme cela.

J'ai accumulé de la matière pendant des années. C'est la méthode du poète : j'écris chaque jour, en explorant à chaque fois un peu plus le monde de ces femmes. Ainsi, je peux avoir une intensité que je ne peux avoir avec une écriture classique.

Un Islandais a comparé cette méthode aux anciennes Sagas et, plus proche de nous, à Halldór Laxness. Mais ce n'est pas quelque chose que j'ai cherché. C'était totalement inconscient.

La poésie fait partie intégrante de votre écriture. Vous avez commencé par écrire des poèmes et vous publiez toujours des recueils aujourd'hui.…

C'est assez unique de continuer à publier des poèmes en parallèle. Je sors un recueil environ tous les sept ans, ce n'est pas assez, mais la poésie est un grand plaisir, plus que la prose. Ce sont mes racines.

Et vous avez d'autres amours ?

Les pièces de théâtre. Je viens d'écrire une farce, et avec le recul, j'ai réalisé qu'elle était une prophétie sur la crise actuelle. C'est une pièce assez étrange : une femme marginalisée, pauvre, se bat pour survivre. Sa famille ne l'accepte pas car elle dérange, son employeur l'exploite, et sa vie finit par basculer.

Vous voulez continuer à mélanger les genres comme cela ?

C'est un vrai luxe, c'est ma liberté. Je suis sûre que chaque forme profite à l'autre. Prose, théâtre, poésie. Je ne peux pas m'imaginer n'écrire que des romans. Dans ce sens, je suis chanceuse. Mais ce sont trois métiers différents. La poésie ne vient pas du même endroit de l'esprit que la prose.

Je prends également beaucoup de plaisir à écrire des dialogues. C'est plutôt facile pour moi. Mais je me suis privée d'en écrire dans mes livres, justement car c'était trop facile.

Quels sont vos premiers pas d'écrivain ?

J'ai commencé très tôt. Mon premier livre a été publié alors que je n'avais que 19 ans. J'ai écrit certains poèmes à 14 ans.

À l'époque, en Islande, il n'y avait quasiment pas d'écrivains féminins. Deux ou trois peut-être. Il n'y a pas de tradition d'écriture féminine en Islande. L'Islande est un pays avec une grande culture du livre, mais une culture masculine. Les femmes écrivaient des contes de paysans et les intellectuels se sont moqués de cela. Quand J'ai grandi, je n'avais donc aucun modèle.

En revanche, pour le "Voleur de vie", j'ai vraiment été inspirée par une auteure de 77 ans, du nom d'Einarsdóttir : un esprit libre, avec un style absolument génial. Malheureusement, rares sont ceux qui se souviennent d'elle aujourd'hui.

Comment avez-vous pris la décision un jour de 1982 de tout quitter pour écrire ?

J'avais un travail de rêve : j'étais reporter dans une radio renommée. C'était un grand centre culturel en Islande.

Mais J'ai déménagé. Je suis partie en Suède. Et à ce moment-là, j'ai décidé d'écrire à plein temps. Cela a été la décision la plus dure de ma vie. Mais si j'avais continué comme cela, partagée entre mon travail et ma passion, j'aurai été malheureuse. C'était la bonne décision, je le sais aujourd'hui.

Je ne savais pas du tout si je pouvais vivre de mon écriture ou pas. Mais cela a marché. Et puis, j'avais une sécurité, un soutien familial. Je n'ai pas eu trop besoin de l'utiliser, mais il était important de savoir que je n'étais pas seule en cas de coup dur.

Je voulais me débrouiller seule : un jour, pour finir un livre, j'ai dû faire un emprunt à la banque. C'était risqué, mais sage aussi. Car J'ai pu finir mon livre plus sereinement, prendre mon temps, améliorer mon livre.

Et aujourd'hui, quels sont vos projets ?

Je travaille sur un roman. Et cette fois, le personnage principal est un homme. Je me suis privée des hommes, alors qu'il est plus facile d'écrire sur un homme que sur une femme. Je suis trop proche des femmes, je manque de recul. Mais j'utilise l'homme pour mieux voir les femmes.

J'aime m'imaginer des choses que je ne connais pas. Je ne sais pas comment je crée mes personnages. J'ai juste plaisir à m'imaginer quelqu'un qui n'est pas du tout moi.

On vous sait très proche de la France, vous avez vécu à Paris plusieurs années et vous parlez français. Quel est votre auteur français préféré ?

Céline. Il a une clairvoyance et une écriture sublime. Ses livres peuvent être longs, ils se lisent facilement car ils sont magnifiquement écrits. Une scène notamment du "Voyage au bout de la nuit" m'a marqué. Vers la fin du livre, lorsque le héros meurt. Cette scène m'a beaucoup touchée. C'est incroyable de voir le paradoxe entre l'homme avec des idées si laides et la beauté de ses écrits.

Chez les auteurs contemporains, j'aime beaucoup Michel Houellebecq. J'étais membre d'un jury littéraire en Irlande, qui lui a décerné un prix. Et J'ai découvert un homme agréable, loin de l'image qu'il renvoie dans les médias français. Ce qu'il écrit est très intéressant. Dans "Plateforme", il réussit à mettre en place une histoire d'amour très particulière, même si je ne suis pas d'accord avec tout le livre.


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Marc Védrines



Propos recueillis à Versailles en octobre 2009.


L'Islande. Le XVIIème siècle. Le froid. La faim. La magie. "Islandia". Pour son auteur, une aventure de "sorcellerie historico-fantastique". Marc Védrines, révélé au grand public par la série "Phenomenum", nous plonge dans une Islande méconnue. Presque taboue. Cette Islande de la période noire, entre extrême pauvreté, dictat danois et catastrophes naturelles. Une Islande naturellement teintée de rites païens, pourtant interdits après la Réforme.

Une Islande qui prend vie, sous la plume et le pinceau de Marc Védrines.




Comment êtes-vous venus à la BD ?

C'est quelque chose qui me reste de l'enfance. Tous les enfants dessinent, et un jour, sans savoir pourquoi, la plupart s'arrête. Les dessinateurs de BD, eux, ne s'arrêtent pas. Et puis, j'ai cette volonté, outre le dessin, de raconter des histoires. À vrai dire, je suis plus un conteur qu'autre chose. Le dessin, c'est le medium, mais mon métier, c'est avant tout d'être conteur d'histoire.

Comment passe-t-on de la passion à la publication ?

J'ai eu la chance de ne pas trop galérer au départ. Je crois que je n'ai eu qu'un seul projet refusé avant d'être publié. Et j'ai démarré avec quelque chose qui s'est tout de suite fait remarquer, la série "Phenomenum".

Puis j'ai proposé à Dargaud mon projet pour "Islandia". Je pense qu'ils l'ont aimé. C'est un sujet qui n'avait jamais été traité avant.

Justement, le thème de cette série est bien particulier. Comment en avez-vous eu l'idée ?

J'ai voyagé dans les fjords de l'ouest et me suis arrêté au musée de Hólmavík, un musée sur la magie en Islande. Et là, l'idée a germé. J'y suis retourné un an plus tard, pour parler au fondateur du musée, Sigurður Átlason, dit Siggi. Puis J'ai commencé l'écriture.

Comment avez vous trouvé les informations dont vous aviez besoin ?

Ma belle mère, une islandaise, avait accès aux bibliothèques. Elle m'apportait des photocopies de textes et de gravures anciennes. J'ai essayé d'être aussi proche que possible de la réalité par rapport à ces informations. Au total, le travail s'est étalé sur deux ans.

Aviez-vous le scénario en tête avant de commencer le dessin ?

Oui. Et je pense que cela se sent quand on lit la BD : il y a beaucoup de questions qui s'ouvrent et au fur et à mesure des albums. Mais je donne toujours les réponses plus tard dans le récit. Il y a quelques micro improvisations, mais la structure de A à Z est faite.

À moins d'avoir un talent extraordinaire et savoir retomber sur ses pattes, le métier de scénariste est de savoir balader son lecteur, lui donner de fausses pistes et on ne peut le faire qu'à condition de savoir où on va. En fait, j'ai commencé par la fin. Je savais déjà comment cela allait se finir. La structure précise des trois tomes était là.

Les trois tomes sont donc tous liés ?

J'ai pensé cette série comme une pièce en trois actes : une introduction, un récit qui se développe et une conclusion. Chaque tome se termine par ce que l'on appelle un cliffhanger, un suspense qui donne envie de lire la suite.

Mais le travail de l'auteur de BD, c'est aussi de faire une mini structure à la page. Il faut que le lecteur soit immergé et qu'il ait envie de tourner la page. Si je réussis à faire ça, c'est gagné. Si je l'amène dans mon univers et qu'il n'a pas envie de lâcher l'album, j'ai fait ce qu'il fallait.

Justement, l'univers de cette BD, ce sont ces personnages très marqués physiquement.…

C'est important dans un récit d'avoir des personnages suffisamment particuliers pour qu'on puisse les reconnaître immédiatement : par l'allure, leur costume, leur physionomie. Par leur visage. C'est donc, avant tout, pour servir le récit.

Mais je voulais aussi montrer à travers les corps, le côté dur de la vie : ils sont assez burinés, les gens ne sont pas bonhomme. Ils n'avaient pas grand chose à manger. Je devais retranscrire tout cela dans le dessin, avec des visages marqués par le froid, par la faim, par la dureté. Je ne sais pas comment ils pouvaient vivre en Islande à cette époque-là. C'est là que la magie prend de l'importance, car c'était l'une des rares possibilités pour eux d'améliorer leur ordinaire.

Comment avez-vous reflété cet univers très magique au fil des tomes ?

J'ai fait beaucoup de recherches, mais beaucoup de choses se sont perdues. J'ai donc essayé de coller au plus près, avec le tilberi, le nábrók, des choses connues. La moitié, voire le tiers, de ce dont je parle sont des choses existantes. Mais en fait, de nombreux signes magiques ont disparu. C'est ma plage de liberté. J'invente ce qui est perdu.

Vous-même aujourd'hui, croyez-vous en cette forme de magie ?

La magie, j'aime la raconter. Mais de là à y croire... Disons que je ne l'ai pas expérimentée.


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Ólafur Stefánsson



Propos recueillis à l'occasion du Tournoi de Bercy, en janvier 2010.


Le grand public les avaient quitté sur un podium olympique. Médaille d'argent autour du cou. Conscients d'être entrés dans l'Histoire. Les Islandais sont de retour, prêts cette fois à conquérir l'Europe. Ólafur Stefánsson joue en équipe nationale depuis 17 ans. À 36 ans, il savoure ses dernières années de compétition. Et veut, comme toujours, gagner.




Un an et demi après votre médaille olympique, comment se porte le groupe ?

Tout va bien. Nous sommes prêts physiquement. Prêts à bien jouer, à continuer à bien jouer, comme aux Jeux Olympiques. Récemment, nous avons remporté deux matches face à l'Allemagne, une grosse équipe, et cela nous met vraiment en confiance.

L'équipe n'a quasiment pas changé depuis les Jeux. Est-ce votre force ?

Le groupe est le même effectivement. Et nous savons tous désormais ce qu'il en coûte de remporter une compétition. Cette médaille nous a peut être aidé à briser la glace. Nous avons les clés en main maintenant. Nous verrons dans quelques jours si cela sera suffisant.

Comment les Islandais ont-ils vécu votre médaille aux Jeux ?

Ils étaient très heureux. Ils apprécient les Jeux Olympiques de façon générale. Et là, ils ont pu nous suivre du début à la fin des Jeux. Tout le long de la compétition, pas seulement une seule journée.

Le handball en Islande, c'est vraiment un divertissement. Et notre équipe nationale réussit vraiment à divertir les gens, généralement en janvier lors des grosses compétitions, et pendant les Jeux Olympiques. Chez nous, le handball est un sport national, au même titre que le football.

En France, vous êtes beaucoup plus nombreux que nous. Nous ne sommes que 320 000 habitants. Ce qui est traité en local en France, prend beaucoup plus d'ampleur en Islande.

À titre personnel, vous avez tout gagné, ou presque : trois Ligues des champions avec Ciudad Real, une médaille olympique, et vous avez été élu quatre fois sportif islandais de l'année. Quels sont vos objectifs désormais ?

Mon objectif principal est d'être heureux avec ce groupe. Prendre du plaisir à être avec mes coéquipiers. Même si je suis un peu vieux, même si je fais partie de la vieille génération. Mais tant que je peux les aider techniquement, tant que je me sens bien dans ce groupe, il n'y a aucune raison de ne plus jouer.

Et je me sens bien avec ma nouvelle équipe également, Rhein-Neckar Löwen (Allemagne). Cela me demande de l'énergie bien sûr. Mais je connais mon corps. Je sais comment le préserver. Et je me rends compte lorsque je puise trop dans mes réserves. J'ai encore deux ans de contrat avec Löwen. Tant que je joue en club, je peux jouer en sélection.

Il y a un peu plus d'un an, les média vous annonçaient au Danemark. Vous êtes désormais en Allemagne. Que s'est-il passé ?

En fait, les deux clubs ont le même propriétaire. Au départ, il voulait construire une équipe au Danemark. Puis il a changé d'avis et a préféré se concentrer sur Rhein-Neckar Löwen. Je l'ai suivi en Allemagne.

Ce n'est pas évident pour moi dans ce nouveau club. c'est très difficile d'amener une équipe au sommet. Bien plus dur que d'y rester. Cela me change de Ciudad Real (Espagne), où J'ai joué pendant six ans. Ce club est l'un des meilleurs du monde. Et cela nous a demandé beaucoup d'efforts pour en arriver là. C'est peut-être une petite folie d'en être parti. Mais je voulais changer d'air.


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Éric Boury



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


La nuit est tombée sur Caen. Éric Boury vient de terminer une conférence à la bibliothèque centrale de la capitale normande. Le thème ? Le polar à l'islandaise. Une évidence. Éric Boury est aujourd'hui le seul à traduire les romans noirs islandais : Arnaldur Indriðason, Árni Þórarinsson, et Jón Hallur Stefánsson. Mais au bout de sa plume ne se dessinent pas que des intrigues policières.




Comment avez-vous commencé la traduction de romans islandais ?

Grâce à Régis Boyer. J'ai fait mon DEA avec lui et je devais traduire des textes pour les étudier. Il m'a encouragé à poursuivre dans cette voie, car il avait le sentiment que ce que je faisais était bon.

À l'époque, on lui avait proposé la traduction de "101 Reykjavík" de Hallgrímur Helgason. Il l'avait refusé, car il ne se retrouvait pas dans ce livre, mais il en voyait la qualité. Il m'a donc demandé de le traduire.

Pourquoi l'Islande ?

J'ai grandi dans mon Berry natal, la tête pleine de rêve d'aventures dans le grand nord, la Norvège, la Suède, l'Islande. J'ai voulu apprendre les langues nordiques, donc je suis venu à Caen. Puis je suis parti habiter en Islande pendant deux ans, alors que je n'avais pas la vingtaine.

Et aujourd'hui, votre carrière de traducteur est bien lancée.

Je suis également professeur d'anglais, même si cette langue prend de moins en moins de place dans ma vie finalement. Je traduis environ cinq livres par an. Pas que des polars, mais depuis que je suis le traducteur attitré d'Arnaldur, cela facilite les choses : mon nom figure sur de nombreux livres. Nous ne sommes pas nombreux à traduire l'islandais en France. Donc les maisons d'éditions m'appellent plus facilement. En ce moment, j'ai sept livres en attente.

Comment se passe le processus de traduction ?

Tout dépend de l'auteur et du livre. Avec Arnaldur Indriðason aujourd'hui, je mets un mois à traduire 300 pages. Je connais son style, les personnages. Pour "la Femme en vert" par exemple, je m'y suis mis au mois d'août, il pleuvait. Vingt jours totalement immergé. Et la traduction s'est révélée excellente.

Pour d'autres auteurs, je peux traduire jusqu'à quinze pages par jour, puis je les relis à haute voix, les lis à ma femme. Avant de me coucher, je lis les pages que je dois traduire le lendemain.

Des auteurs comme Þórarinsson ne posent pas trop de problèmes à la traduction. Sjón par contre est très difficile. Son écriture est très dense. Parfois, je m'arrête après huit pages seulement, épuisé. Pour "Sur la paupière de mon père", je me suis intégralement relu à haute voix trois fois. Et mon éditeur m'a dit : "Il n'y a rien à changer, ou presque."

Vous êtes le traducteur attitré du polar à l'islandaise. C'est un genre qui vous attire ?

Le polar n'est pas ma grande passion, je suis plutôt amateur de poésie. Mais en fait, je ne considère pas qu'Arnaldur Indriðason soit un auteur de polar. Il est défini ainsi, car le polar est le genre à la mode qui fait vendre.

L'islandais est-il une langue à part pour un traducteur, de par sa complexité ?

Il existe un petit déplacement entre chaque langue lors d'une traduction. Ce n'est pas spécifique à l'islandais. Certaines nuances n'existent pas en français. Cela est particulièrement frappant sur certains mots islandais : le mot "neige" par exemple. Il existe de très nombreuses façons de le dire en islandais, avec beaucoup de nuances. C'est plus dur en français. Mais la langue française est très poétique aussi, et il suffit parfois de puiser dans sa richesse pour traduire un texte.

Il existe par exemple ce mot : "föl", pour désigner un léger voile de neige sur le sol, presque transparent. Il n'existe pas d'équivalent pour cela en français. Je dois donc traduire : "la neige tombe et dépose son voile sur le sol". Tout est une question de nuance.


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Éleveurs de chevaux



Propos recueillis en spetembre 2008.


Septembre 2008, au sud d'Orléans. Championnat du monde de TREC, une discipline équestre. Les éleveurs français de chevaux islandais profitent de l'occasion pour faire la promotion de leurs petits chevaux, robustes, intelligents, calmes et énergiques. Tour de table.




Pourquoi l'islandais ?

Pour nous, ce sont les meilleurs chevaux. Les seuls à avoir cinq allures. Surtout, ce sont les seuls chevaux à avoir une véritable histoire. La race islandaise a disparu en Europe continentale, pas en Islande, où elle est restée 100% pure depuis l'arrivée des colons au Xème siècle.

Comment commence-t-on à élever l'Islandais ?

La plupart des éleveurs commencent par monter sur un Islandais. Ils adorent et veulent en acheter un, puis deux. Puis ils commencent la reproduction et ne s'arrêtent plus. Pour l'instant, un propriétaire est considéré comme éleveur s'il possède au moins une jument mise à la reproduction. Nous serions donc 52 en France.

Dans les faits, les vrais éleveurs sont moins nombreux, une petite quinzaine. Et nous sommes cinq seulement à avoir plus de dix poulains par an. Mais un éleveur d'Islandais peut difficilement gagner sa vie s'il n'a pas un revenu à côté. La plupart a donc un double emploi, souvent lié au cheval.

Qu’en est-il de l'élevage en France ?

Il est encore assez réduit, mais augmente chaque année. À l'heure actuelle, il y a entre 4000 et 5000 chevaux islandais en France, et en moyenne 100 poulains naissent chaque année. C'est peu comparé à l'Allemagne par exemple, qui compte 70 000 islandais. C'est d'ailleurs l'Allemagne qui nous tire vers le haut. La plupart des élevages français sont situés dans l'est de la France, même si maintenant, on en trouve quasiment partout.

Mais la demande existe… ?

Oui, la demande est plus forte d'année en année. Pour l'instant, bien sûr, ce n'est pas comparable à l'élevage classique, mais une clientèle existe. On a beaucoup de demande, mais pas assez de chevaux pour y répondre. Les gens veulent surtout des chevaux de loisir et sont séduits par le tölt. Il existe aussi une petite demande pour le cheval de sport, pour la compétition. L'élevage a mis beaucoup de temps à se développer, mais désormais, la machine est lancée.

Que recherchent les acheteurs ?

C'est un cheval parfait pour les enfants. Généralement, les parents l'achètent car il est petit et facile à vivre. Eux aussi peuvent en profiter. Ce sont les parents qui vont s'occuper du cheval, et l'Islandais ne demande pas, au départ en tout cas, de grandes connaissances. Il n'a pas besoin d'être préparé ou pansé comme les autres chevaux. Un coup de brosse et au parc ! C'est un cheval spontané, pour le plaisir, avec moins de contraintes.

Et les cavaliers ?

Les cavaliers apprécient un cheval qui est bien dans sa tête, accessible par de nombreuses personnes. Il peut être au repos de long mois mais sans rien oublier. J'ai acheté un cheval qui avait été monté il y a dix ans peut-être. Un jour, j'ai tenté, je lui ai mis une selle et il n'a pas bronché. Comme s'il n'avait jamais arrêté d'être monté. C'est impossible avec une autre race.

Quelles sont ses qualités ?

L'Islandais est très intelligent, très froid dans sa tête, très calme, mais avec beaucoup de tempérament malgré tout. Quand on monte dessus, il a un vrai feu, un vrai tempérament, mais il reste calme, réfléchi. On peut mettre des enfants dessus, ou des cavaliers qui n'ont pas un bon niveau, il le sentira et restera tranquille.

Il est d'ailleurs énormément utilisé en hypothérapie, notamment pour les handicapés. Il sent intuitivement qu'avec ces cavaliers-là, il doit faire très attention. Il est très utilisé pour ces thérapies car il est particulièrement adapté.

Est-il bien accepté par les autres races ?

Il fait peur aux grands chevaux, notamment lorsqu'il tölte : le cheval islandais fait beaucoup de bruit avec ses sabots. Lui-même n'est pas vraiment stimulé lorsqu'il est entouré de grands chevaux, il peine à garder le rythme. Alors que les Islandais adorent se retrouver ensemble, ils se stimulent les uns les autres.

Qu’en est-il de l'Islandais de sport, pour la compétition ?

Il existe une seule compétition officielle en France spécifique cheval islandais de sport. Mais depuis trois ans, une autre compétition s'est créée, le challenge loisir, où tous les cavaliers quel que soit leur niveau, peuvent venir. Dans ces compétitions, sport ou loisir, on ne compte que 10 à 15% de cavaliers français.

Le challenge national prend de plus en plus d'ampleur, car il permet aux débutants et aux jeunes chevaux de se rencontrer, de se jauger. Et contrairement à l'épreuve de sport, les cavaliers montent l'ensemble de la compétition et ne sont pas éliminés après une ou deux épreuves. C'est parfait pour acquérir de l'expérience. Tout le monde a droit à sa finale.

Quelles sont les épreuves de sport ?

Ce n'est pas comme une compétition équestre classique. Elle comporte quatre épreuves :

- L'épreuve de tölt, pour juger la vitesse, la qualité, la régularité et la beauté du mouvement.

- Le concours 4 allure : pas, trot, galop, tölt.

- Le concours 5 allures, avec l'amble en plus.

- Les courses d'amble, de la vitesse pure, dont la distance varie en 150 et 250 mètres.

Les Islandais peuvent-ils participer à d'autres concours, notamment l'endurance ?

Il est très difficile à un Islandais de faire une compétition d'endurance. Son taux de globule rouge est différent des autres races. Ils sont donc essoufflés plus vite que les autres. Ils peuvent réussir sur de courtes distances ou au contraire sur de très longues distances, des courses plus proches du raid, qui peuvent durer plusieurs jours.

En Islande, ils tiennent la distance sans problème lorsqu'ils sont montés, notamment pour les randonnées à cheval. Si le cavalier a besoin d'une vitesse plus soutenue, il peut toujours changer de cheval en utilisant un de ceux en liberté.




Ont participé à cette table ronde :

Martin Dischinger et Sophie Cléments, élevage du Schlossmatt
Bernat et Maïthé Poisot, haras de la Guillerie
Cécilie Rondreux, l'islandais de Kveik
Damien Lubrez, élevage de la Bretonnière
Pascale Kugler, élevage du Langeren
Jean-Paul Hansberyer
Cécile Brullard, les Islandais de l'Albe, équitation adaptée pour les personnes handicapées
Barbara Bordy, écurie des sources


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Régis Boyer



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Depuis près de 50 ans, Régis Boyer est LA référence en matière d'Histoire, de littérature et de société scandinave. À un peu plus de 75 ans, cet ancien professeur émérite à la Sorbonne écrit, analyse et traduit. Son domaine d'action reste le monde nordique et germanique dans sa globalité, mais il a ce petit attachement supplémentaire à l'Islande.




Quel est l'élément clé qui vous a fait basculer dans l'étude des mondes nordiques ?

Étudiant, j'ai eu deux agrégations, de philosophie et de lettres. Puis, à 27 ans, j'ai dû combattre lors de la guerre d'Algérie. À mon retour en France, j'ai préféré partir à l'étranger. J'ai demandé à enseigner en Russie, j'ai eu la Pologne, un pays malheureux.

Là-bas, dans la bibliothèque de Lotz, j'ai découvert une saga en allemand. La saga d'Erík le Rouge. J'ai adoré. Je ne voulais toujours pas retourner en France, j'ai donc demandé à partir en Islande. J'y suis resté trois ans.

Au bout d'un moment, après des passages en Suède et au Danemark, je suis rentré en France. J'avais beaucoup d'enfants qui commençaient à se faire vieux. J'ai donc préféré revenir au pays pour qu'ils puissent avoir des études correctes.

En France, vous avez donc continué à étudier les mondes nordiques ?

J'ai fait une thèse sur l'Islande : sur les sagas, Sturlungar et sur les mythes vikings. J'ai ainsi succédé à Maurice Gravier sur l'embryon des études scandinaves. Cela me fascinait : toutes ces langues, une littérature incroyable. Il y avait un incroyable champ à défricher.

J'ai créé un institut de langue scandinave et ai commencé les traductions. Il y avait des gens extraordinaires à faire connaître : j'ai lancé des collections et des filiales de mon institut un peu partout en France.

Mais pourquoi cet attachement particulier à la Scandinavie ?

Je ne peux pas expliquer cet intérêt. C'était un territoire nouveau. Il y avait tant de choses à créer. C'était un terrain de divulgation des connaissances idéal. Et ce sont des gens sympathiques. Ils vous reçoivent, vous aident. Ils ne sont pas habitués que l'on s'intéresse à eux.

Quel est votre rôle dans cette divulgation des connaissances ?

Mon travail de scandinaviste est bipolaire. Je dois vulgariser mon enseignement et faire un travail de démystification, car le français moyen véhicule des idées fixes et fausses. Ce travail a démarré il y a plus d'un demi-siècle, mais il faudra encore beaucoup de temps.

Quelle est la place de l'Islande dans ce monde scandinave ?

Déjà, l'Islande, physiquement, est à part. De plus, les Islandais ne sont pas des scandinaves purs. Ils descendent d'un mélange entre scandinaves et celtes. Un melting-pot souvent à l'origine de civilisations très intéressantes, on a pu le constater en Corse ou en Sardaigne également.

Ils ont donc développé une culture particulière, avec une littérature très riche. Dès les temps médiévaux, l'insularité et l'éloignement ont fait de l'Islande un vrai conservatoire des antiquités nordiques, avec les Eddas. Puis, ils se sont spécialisés dans la poésie scaldique et ont créé les Sagas. Ils ont traduit dans leur langue tout ce qui était publié à l'étranger. Ils ont mis au point leur langue, qui est l'équivalent du latin pour les langues romanes, et qui n'a pas bougé depuis 1000 ans.

Depuis leur indépendance, quelle évolution avez-vous pu constater ?

Après l'indépendance, il y a eu une explosion phénoménale. Les Islandais se sont américanisés. Avec Éric Boury, nous luttons pour qu'ils continuent à écrire en islandais. Ils se modernisent de façon incroyable. J'ai vécu en Islande de 1960 à 1963. L'an passé, l'Islande était le pays le plus cher du monde, alors qu'en 1960, la couronne ne valait rien. Mais aujourd'hui, ils traversent une crise sans précédent.

Et qu'en est-il de leur héritage culturel ?

Les Danois se sont fait un devoir de piquer les manuscrits qui représentaient la mémoire du nord. Ils se sont fait aider par Árni Magnússon. Tous les manuscrits se trouvaient donc au Danemark.

Lorsqu'ils ont retrouvé leur indépendance, les Islandais sont partis du principe que les Danois avaient volé les manuscrits et demandé que l'on leur restitue. Les Danois ont accepté à condition que les Islandais construisent un institut pour les préserver et aider à la recherche.

Et cela fonctionne ?

Vigdís Finnbogadóttir avait coutume de dire : "Nous n'avons pas de cathédrale, de châteaux ou de palais, mais nous avons les Sagas". La recherche est intense, très active. Les Islandais s'occupent vraiment de leurs manuscrits. Malheureusement, les anglo-saxons ont mis le grappin dessus, surtout les Américains.

Et en Europe ?

Le travail de défrichement n'est pas terminé. Le français cultivé sait ce que sont les Eddas, la poésie scaldique, les sagas, les poètes atomiques, Laxness. Mais il reste beaucoup à faire. Il y a des efforts à faire sur le pan scandinave en général, notamment avec la très riche littérature danoise. Une littérature à cheval entre l'Europe et la Scandinavie.

En Norvège et en Suède, le terrain est encore vaste. J'ai mené de front un programme de divulgation portant sur les quatre cultures. Mais il nous manque le grand public. Nous ne touchons qu'un public élitiste.

À quoi est dû selon vous l'engouement actuel autour de la littérature islandaise ?

À l'heure actuelle, il y a un effet de mode, avec notamment la mode du polar. Éric Boury a divulgué des écrivains qui sont très bons, mais il en existe de meilleurs. Ils pourraient profiter de cela.


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Vigdís Finnbogadóttir



Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Il est une chose qui frappe au contact des Islandais : leur proximité. Leur humilité. La Présidente de tous les Islandais ne déroge pas à cette règle immuable. Cette femme est entrée dans l'Histoire en étant la 1ère démocratiquement élue au monde. C’était il y a 28 ans. En quatorze ans au sommet de l'État, elle a rencontré les plus grands. Et aujourd'hui se mêle à la foule en toute discrétion.

Vigdís Finnbogadóttir s'est confiée sur cette crise qui frappe son pays. Touchée, mais optimiste, elle est confiante dans les ressources de ses compatriotes.




Madame la présidente, que ressentez-vous aujourd'hui, lorsque vous voyez l'accueil réservé à l'Islande en France ?

Que ressentiriez-vous si votre pays était célébré ainsi en Islande ? Je suis très fière et très heureuse bien sûr.L'Islande est représentée dans ce festival tel que nous sommes : un peuple fort, fier, littéraire. Nous avons un peu parlé de nos difficultés actuelles, mais je suis convaincue que nous allons surmonter cela.

Cela me réchauffe le cœur de voir cet accueil, de voir tout ce qui se passe ici : la littérature, les expositions, la musique, les éditeurs, les films. Cela montre à quel point l'Islande, un pays de 320 000 habitants, est capable de créer quelque chose, capable de tenir un vrai rang au niveau de l'art dans le monde.

Cela prouve qu'il existe un vrai lien entre nos deux pays, vous en êtes un parfait exemple puisque vous avez étudié en France et parlez parfaitement le français.

Oui, il y a un lien très fort entre nos deux pays et beaucoup de similitudes : la célébration de la langue et de la littérature notamment. Les Français sont préoccupés par la littérature et comptent sur elle pour sauver leur langue, tout comme les Islandais.

Ceux qui ont fait leurs études en France, comme moi, ont eu cette formidable expérience de tisser des liens entre notre culture nordique et votre culture latine. C'est une grande satisfaction. Cela nous donne une autre vue sur la vie, comme une vision.

En tant qu'ancienne Présidente de la République, comment vivez-vous la crise économique qui secoue votre pays ?

Je vis ces temps difficiles comme une grande tragédie. C'est un drame que je ne comprends pas. Comment trois banques privées peuvent-elles, en s'écroulant, emmener tout le pays dans leur chute ? Nous savions que la couronne n'était pas assez forte, nous aurions dû faire quelque chose, mais nous ne l'avons pas fait.

Nous avons été colonisés pendant des siècles avant de nous libérer. Aujourd'hui, il faut nous libérer à nouveau de cette crise qui nous colonise. Avec notre cœur, avec notre éducation et avec de la fantaisie, nous allons réussir à nous en sortir. Et tout le monde agit. Björk, par exemple, est très active. Le groupe qu'elle a créé, Nattura, cherche à reconsolider les choses. Nous allons trouver les moyens, en utilisant nos connaissances.

Vous avez été la première femme présidente élue démocratiquement au monde. Et l'Islande a une image d'un pays très en avance sur le droit des femmes. Cette image correspond-elle à la réalité ?

Il ne faut pas se fier aux apparences. L'Islande a des faiblesses. Il est vrai que les Islandaises sont des femmes très fortes, et elles travaillent beaucoup. Elles ont notamment eu accès à l'éducation : 58% des femmes sont allées à l'université. Aujourd'hui, elles sont plus nombreuses que les garçons. Je me soucie d'ailleurs maintenant des garçons qui ne sont pas assez nombreux, je veux que eux aussi fassent des études.

Mais les femmes ne sont pas aussi bien payées que les hommes. Et pourtant, dans deux récents sondages, le peuple islandais a demandé à ce que deux femmes soient nommées à la tête des banques, car elles ne prennent pas autant de risques que les hommes.

Aujourd'hui, quel est le défi de l'Islande ?

Notre défi aujourd'hui, est de surmonter le problème de la crise. Nous sommes à genou, il nous faut nous relever, et demain, je suis sûre que nous serons debout à nouveau. C'est le but. Les Islandais sont assez forts, ont assez d'idées et de formation. C'est leur force. Nous ne sommes pas paresseux, nous sommes travailleurs.

La seule chose que je craigne est que les jeunes quittent le pays à cause du chômage. Mais ils reviendront, à cause de leur attachement à la langue, à la famille, à la culture. Il existe des liens très forts entre le peuple islandais et son pays.


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Arnaldur Indriðason



Propos recueillis à la librairie Le Livre écarlate à Paris en février 2008.


Arnaldur Indriðason à Paris, cela n'arrive pas souvent. Autant dire que pour ces rares rencontres et dédicaces, les lecteurs se sont déplacés en masse. Ce dimanche, dans le 14ème, pas moins d'une cinquantaine de personnes se pressent dans la petite librairie vite surchargée. Arnaldur Indriðason arrive, lui, légèrement en retard. "Il a voulu voir la Tour Eiffel" explique le libraire. Rencontre.




Votre personnage récurrent, Erlendur, est atypique. Avez-vous eu ce personnage en tête avant de commencer à écrire ?

En réalité, le personnage d'Erlendur ne s'est mis à exister qu'avec le 2ème livre de la série, qui n'a pas été publié hors d'Islande. Et même alors, le personnage d'Erlendur n'était pas complètement créé.

À chaque livre, il développe des caractéristiques. En fait, plus j'écris, plus je découvre de nouvelles facettes de sa personnalité. En ce moment, je travaille sur mon 9ème livre. Et je ne suis pas encore capable de savoir quand j'aurai épuisé ce personnage.

Que ce soit l'histoire même des livres, ou ce personnage d'Erlendur, tout s'inscrit dans l'Histoire.

Quand j'ai découvert que j'allais construire toute une série sur Erlendur, j'ai voulu qu'il soit imbriqué intimement dans le tissu de la réalité islandaise. Il fallait qu'il germe à partir de l'Histoire de cette société, de la société elle-même et du climat. Des composantes parmi lesquelles se trouvent ce très long hiver, sombre, et l'été très clair. Dans ce personnage, il doit aussi y avoir la brume, la pluie, le gel, la neige et l'Histoire de la nation.

C'est pour ça que j'ai créée Erlendur, un homme qui vient de la campagne et qui déménage en ville dans sa jeunesse. Car c'est la grande mutation qu'a connu la société islandaise, cet exode rural. Toutes ces populations qui ont quitté la campagne pour venir à Reykjavík. Cela a laissé beaucoup de gens derrière, comme suspendu en l'air, sans racines. En fait, Erlendur fait partie de ces gens déracinés, qui n'arrivent pas à prendre racine dans l'époque moderne, ni dans la ville de Reykjavík.

Tous les personnages sont très humains, mais également très sombres. Il y a beaucoup de pessimisme.

C'est simplement parce que j'accentue beaucoup le côté réaliste de ces histoires. Mais évidemment, Erlendur est confronté à beaucoup de difficultés dans sa vie. Sa philosophie, sa façon de voir la vie est plutôt négative. Mais je ne suis pas sûr que dans cette mesure là, il soit typique des Islandais.

C'est un homme qui souffre énormément. On craint à chaque livre qu'il se suicide...

Ça, c'est moi qui vais en décider plutôt que lui. Je préfère décider moi-même du destin de mes personnages plutôt que de leur laisser le pouvoir.

On retrouve vraiment avec cette inscription dans l'Histoire des restes de votre formation d'historien.

Évidemment. L'Histoire avec un grand H est très présente dans mes livres. Cela me plaît beaucoup de remonter le passé pour l'explorer. Erlendur découvre des squelettes qui viennent du passé. Ces gens ont disparu et ont laissé derrière eux une vie qui s'est figée dans le temps.

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas tant la personne qui a disparu, mais ceux qu'elle laisse derrière elle, avec comme un arrêt dans le temps. Voilà pourquoi mes livres traitent de squelettes enfouis dans la terre, mais aussi d'une certaine manière de squelettes vivants. Je vois les strates de l'histoire comme des strates géologiques.

L'un de vos thèmes majeurs est la disparition, et donc la recherche. Que recherche Erlendur ?

Il cherche à résoudre une énigme pour les gens qui sont restés après la disparition. Parce qu'il est mieux placé que quiconque pour comprendre les conséquences d'une telle disparition. Il a lui-même une énigme, un mystère dans sa propre vie.

Qu'est ce qui vous a poussé à écrire, et pourquoi des policiers ?

En fait, pendant un certain temps, j'ai eu cette idée qui me trottait dans la tête, une histoire pour un livre. Je n'étais pas absolument certain de vouloir la coucher sur papier. Et à un moment, je me suis dit : "Soit tu le fais, soit tu oublies". Ce livre a été classé comme policier. Et je me suis découvert auteur de polars.

J'aime beaucoup créer cette tension, générer un suspense, construire une énigme et à l'intérieur même de cette énigme, construire des personnages.


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Anne Steinlein



Propos recueillis à Paris en septembre 2008.


C'est une rencontre pimentée avec ce je-ne-sais-quoi de déjà-vu, de souvenirs partagés sans l'être vraiment. Ce n'est qu'une belle illusion télévisuelle que d'être partie avec Anne Steinlein, de l'avoir vue dessiner ses morceaux d'Islande. La voici désormais à Paris. Nous nous retrouvons autour de ses esquisses. Discussion à bâton rompu.




Quand j'étais petite, au CP, des explorateurs nous ont raconté leur expédition au pôle nord. Cela m'avait tellement plu que j'ai su que je voudrais travailler dans la nature, et pas dans un bureau."

L'Islande, j'y avais pensé. Mais je n'avais pas l'argent pour le faire. C'est une boîte de production qui m'a contactée. Pour le projet, nous étions cinq dessinateurs pour dix destinations. Personnellement, je suis partie au Cap-Vert et en Islande.

Nous sommes partis quinze jours. Nous étions trois, le caméraman, Philippe Crnogorac, le fixeur, surnommé Lutin, et moi-même. Lutin est un français marié à une italienne, qui vit en Islande. On le surnomme comme cela car il ressemble à un lutin. Il nous servait de guide et d'interprète tout au long du séjour.

À l'avance, on a pensé au périple que l'on allait faire, grosso modo. Puis sur place, on a vu avec le fixeur quels sujets il pouvait nous proposer. Après, c'est aussi une question d'intérêt personnel : moi, c'était plus les elfes, la nature que les boîtes de nuits de Reykjavík. Mais il fallait parler de tout.

Tout le long du tournage, on a laissé une part d'imprévu. Le musicien sur pierre, Páll Guðmundsson n'était pas prévu, le requin faisandé, la femme qui tricote, le jeune célibataire non plus.

D'habitude, je fais des dessins fouillés, mais cette fois, j'avais envie de les faire plus léger, parce qu'en Islande, on respire. Au niveau nature et émotion, cela reste mon voyage le plus fort.




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