Contes populaires d'Islande

Les þættir vus par Régis Boyer

C’est ce que l’on appelle une "Référence" : Régis Boyer est le maître incontesté et incontestable des questions historiques scandinaves, particulièrement les questions médiévales. L’homme est un passionné. Mars 2008, le voici dans une salle de cinéma assez sombre. Il vient parler des contes populaires islandais, les þættir. Compte rendu.

Une spécialité du nord

Le conte populaire est une spécialité congénitale du génie islandais. Les scandinaves en général d’ailleurs sont d’excellents conteurs depuis plus de 800 ans. Autrefois, et cela est toujours vrai aujourd’hui, un invité, pour remercier la maîtresse de maison, déclamait un conte à la fin du repas. Chaque islandais avait ainsi un répertoire garni de contes.

Une nation de grands conteurs

Le conte scandinave est d’une originalité qui vaut le détour, particulièrement en Islande, considérée comme le "conservatoire des antiquités nordiques". L’île a bénéficié d’un brassage de population celte et germanique lors de sa colonisation. Le tout renforcé par l’insularité. Ces deux éléments ont créé une nation de grands conteurs. De ce mélange Celte et Germanique est née la littérature ancienne en Islande. Mais ce n’est qu’après la christianisation, et donc l’alphabétisation, que la conscience littéraire s’est mise en marche. C’est le début du "miracle islandais" : 35.000 habitants seulement, qui ont pourtant créé l’une des plus belles littératures du Moyen Âge, entre Eddas, poèmes scaldiques, ou sagas.

Les lettres nordiques anciennes ont commencé par les sagas. Et aujourd’hui, cet art de conter existe toujours.

Les sagas normales sont trop longues pour être des contes. Mais pas les þættir (sing. þatter), les sagas miniatures. Ce sont des petits récits, au maximum de 10 pages, centrés sur un personnage, ou un événement, et qui raconte une histoire.

Ces þættir perpétuent une tradition, déjà à cette époque : les communautés sont dispersées, et tout est fait pour lutter contre la solitude. Des veillées sont organisées, les rassemblements se font à l’occasion des mariages ou des enterrements. Ou lors du þing. L’assemblée n’était pas seulement politique. Les mariages y étaient arrangés, et le rassemblement du þing était un prétexte pour faire la fête, et notamment déclamer des þættir.

Les contes à anecdote errante

Il existe peu de contes scandinaves aristocratiques comme en Europe méridionale. Tout simplement car l’aristocratie n’existait pas. Le conte pouvait par contre être un conte à anecdote errante. C’est-à-dire, la même histoire contée d’un pays à l’autre, mais de manière différente. Ces contes forment un patrimoine qui s’est cristallisé en Scandinavie plus qu’ailleurs. Ils ont toujours le même schème : un héros, ou une héroïne, des éléments surnaturels, ... Mais l’angle d’appréhension, et l’interprétation ne sont pas du tout les mêmes selon les mentalités.

Les règles du conte populaire islandais

Le conte Islandais suit quelques règles : le chiffre 3 y est omniprésent (tout va par trois, notamment les évènements), tout comme la métamorphose, et l’atmosphère est non aristocrate, non-élégante. Ce sont des contes frustres, naïfs, qui évoluent dans un monde spécifique, pas très féérique. Très concret en fait.

Jón Árnason

En Islande, dès 1845, un certain Jón Árnason collecte les contes populaires islandais. En 1852, il en publie un premier recueil. 8 ans plus tard, il est imité par un allemand. Enfin, en 1864, Árnason lui-même publie un recueil complet de contes islandais. Ces deux hommes ont passé des années à parcourir le pays, de ferme en ferme, pour noter et collecter les contes. C’est grâce à eux, à leur travail, que certains contes sont aujourd’hui connus. À noter que ce phénomène n’était pas limité à l’Islande. À la même époque, l’ensemble des pays scandinaves recherche pour publication ses contes populaires.

Après avoir publié, Jón Árnason analyse. Il distingue 9 catégories de contes.

1 – Les histoires mythiques.

Les Eddas poétiques, puis l’Edda en prose de Snorri Sturluson, représentent un ensemble de contes mettant en scène les dieux de la mythologie nordique. Il existe beaucoup de contes qui reprennent ce thème de la mythologie. Andersen lui-même, dans le conte "La princesse aux petits-pois" s’inspire directement de la déesse Freyja.

2 – Les histoires de revenants, les Draugr

Quasiment toutes les sagas islandaises, et les sagas miniatures, comportent un revenant. C’est un mort mal-mort, ou qui n’est pas content d’être mort : soit parce qu'il est mort en situation illégale, soit parce qu'il n’a pas eu le temps de régler des contentieux avec un rival. Toujours est-il qu’il revient. Le meilleur exemple en est la Saga de Grettir le Fort. Ces revenants sont présents dans un conte populaire sur deux.

Ces histoires de revenants sont également très proches des histoires de sorciers. La mythologie nordique est très magique, et cela déteint sur les contes.

3- Les contes spécifiquement magiques

4- Les légendes de saints

Les Islandais ont appris à écrire lorsque l’Eglise est arrivée dans l’île. Avec elle, les clercs, avec les clercs, les livres, et notamment tous les récits hagiographiques. Cela a donné une très riche collection de contes islandais où les héros sont des saints.

5 – Récits historiques

6- Les récits des ancêtres

Le culte des ancêtres, de la famille, du clan, est une valeur absolue des populations scandinaves.

7 – Les contes féeriques.

Ce sont des fées importées. Il n’existait pas de fées dans la religion nordique. Cette importation dénote une volonté d’évasion. Les fées sont le moyen de lutter contre le désordre. Elles sont, malgré tout, des réminiscences des nornes de la mythologie nordique. Les nornes sont les fées du destin. Les nornes (trois selon Snorri Sturluson, mais plus vraisemblablement une par personne) devaient protéger un être humain auquel il était lié, pour que son destin soit heureux.

Il existe 19 mots en islandais pour dire "destin". C’est une notion fondamentale. Les fées importées reprennent cette conception.

8 – Les récits comiques

Le surnaturel dans les contes

Le surnaturel est très important dans ces contes. Le surnaturel surgit spontanément, et est posé comme acquis. Cela contribue à l’atmosphère occulte. Il n’y a pas de frontière entre le monde réel et le monde irréel. Les créatures surnaturelles interviennent naturellement. Cela explique le rôle prédominent de la magie.

La tonalité d’ensemble des contes est lugubre, voire sinistre. Il n’existe pas de contes joyeux.

Les hommes proscrits jouissaient d’une grande popularité dans les contes islandais, car il semblait incroyable qu’une personne puisse survivre à de telles conditions. Les proscrits étaient donc assimilés à des héros.

Pourquoi le conte populaire a-t-il connu un tel succès ? L’Islande est un pays dur, aux conditions de vie rudes. Mais la lumière y est exceptionnelle, et a un pouvoir d’abolition des distances et de transfiguration du réel. Le conte réalise un mix entre réalisme et transfiguration, pour ne pas admettre le sort rude de la population. Les islandais ont compensé par le biais du conte populaire.


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