Le polar islandais




Ils ont pour nom Arnaldur Indriðason, Árni Þórarinsson, Jón Hallur Stefánsson : les nouveaux chefs de file de la littérature islandaise. En dix ans, ils ont imposé un genre nouveau, inconnu jusqu'alors dans l'île : le polar. Osé, alors que les meurtres sont quasi-inexistants en Islande.

Et le public suit. Sous couvert d'enquêtes policières, ou journalistiques, les trois auteurs dévoilent tout un pan de la société islandaise. Cette Islande bien éloignée des cartes postales, plus sombre, souvent rongée par l'alcool et la drogue.


Sommaire

Le polar

Les auteurs

Interviews



Le polar



On ne compte plus les prix. En France, en Islande et ailleurs dans le monde, le polar islandais est glorifié. Leur secret ? Difficile à déterminer si ce n'est que l'Islande a cet effet hypnotique sur les lecteurs. Rien qu'à voir le mot "islandais" sur un livre, il est attiré. Il imagine ce pays froid, où glacier et volcan forment un couple destructeur. Il imagine les légendes de trolls et d'elfes. Il imagine des personnages exotiques et atypiques. Et il a en partie raison. On attend certaines choses d'un polar à l'islandaise, les auteurs se doivent disposer de ces ingrédients attendus.

Des héros maussades, décalés, à l'humour noir (quand ils en ont) et cette pointe d'originalité qui charme. Dans le même temps, ils sont des héros du quotidien pris dans les affres de la vie. On recherche dans ces polars la complexité humaine, le questionnement sur soi, les difficiles relations avec les autres, les questions sur la réalité de la vie, le monde ou la destinée, l'emprise de la technologie, etc. Et surtout, des noms (de personnages ou de lieux) exotiques et imprononçables.


"Nous avons passé la faille de Víkurskard, le lac de Ljósavatn, la chute de Goðafoss, la lande de Reykjaheidi et nous sortons de la province de Mývatn dont nous traversons les terres désertes en direction d'Egillstaðir, la grande ville du pays de l'est."

Árni Þórarinsson, Le temps de la sorcière


La force du polar islandais, c'est qu'elle fait découvrir un pays dont nous ne savons finalement pas grand chose. Le Snæfellsness ? Akureyri ? Quésaco ? Le roman noir donne envie d'aller plus loin, de se renseigner et au final d'aller voir sur place. Pour les connaisseurs de l'Islande, l'effet est le même. Il retrouve l'ambiance des rues et des étendues de l'île. Il se plonge dans le roman en ayant le sentiment de connaître chaque recoin dont parle le narrateur.

Et cette nature omniprésente. nous sommes habitués à la voir dans la littérature nordique ou dans la poésie. Mais dans le polar ? On ne voit pas bien sa place dans un premier temps. Jusqu'à ce qu'entrent en jeu l'océan ou un champ de lave pétrifiée. Tout à coup, l'imaginaire s'emballe. Un meurtre dans de tels endroits prend du sens. L'énigme se met en place. Ainsi, Stefán Máni dresse une intrigue dans un bateau de pêcheurs, isolés, au large.

Sans oublier que l'Islande a un passé. Nier cette dimension dans le polar, c'est tout simplement nier l'Islande. Nombre de polars ont pour point de départ une intrigue autour des sagas ou des vikings, ces ancêtres qui inspirent les plus improbables aventures.

Tous les ingrédients sont réunis pour donner vie à ce polar venu du froid. Mais un bon polar, ce n'est pas juste une bonne intrigue. La plume est indispensable. Et les auteurs islandais ont ce sens du style. Ils parviennent par leurs tournures de phrases à faire ressortir un rythme, plus ou moins lent, à capter l'attention du lecteur. Maîtres de l'intrigue et maîtres des mots, voilà deux éléments qui créent le succès du polar islandais.


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Les auteurs



La littérature nordique est à nouveau à la mode. Le polar suit la même voie, et surtout le polar islandais. De plus en plus d'auteurs, fort de leurs succès en Islande, voit les portes de l'Europe s'ouvrir. Indriðason en est le meneur, mais derrière suivent d'autres écrivains, tout aussi talentueux.

Arnaldur Indriðason

Indriðason n'est plus à présenter. Il est tombé dans le polar sans le vouloir. Une envie d'écrire. Sans savoir pourquoi, son premier titre est un polar. Ce journaliste, historien de formation, est le chef de file du mouvement. Ses livres défilent dans les librairies et constituent systématiquement d'excellentes ventes. Son premier livre traduit, La cité des jarres, traite de la problématique génétique. En Islande, la société De Code Genetics a analysé les gènes censés être purs de nombreux Islandais. Le projet a créé une vive polémique. Indriðason imagine les dérives de ce projet. Ce titre a été adapté au cinéma et est l'un des plus gros succès du box-office islandais.


Biographie

Arnaldur Indriðason est un enfant de Reykjavík, né le 28 janvier 1961 dans la capitale islandaise. L'amour de l'écriture, Indriðason l'a cultivé dès son plus jeune âge, notamment grâce à son père, journaliste et écrivain, Indriði G. Þorsteinsson. Le jeune Arnaldur va suivre les pas de son père.

Au début des années 80, il entre au Morgunblaðid, le plus important des journaux islandais. Une expérience journalistique qui ne dure que deux ans. Indriðason décide alors d'assouvir sa passion pour le cinéma en écrivant des scénarii en free-lance, puis quelques années plus tard des critiques de films pour Morgunblaðid.

En 1996, il obtient un diplôme d'Histoire à l'Université de Reykjavík. L'Histoire tient d'ailleurs une place prépondérante dans ses livres.

Après de nombreuses hésitations, il écrit son premier roman, publié en 1998. Indriðason se découvre auteur de romans noirs. Son 3ème livre, Mýrin (la cité des Jarres) est son premier grand succès. Il est pour la première fois traduit et publié à l'étranger, et il reçoit de nombreux prix littéraires. Dès lors, son succès ne va pas se démentir. En France, les aventures d'Erlendur se succèdent.

Dans son pays, Indriðason est le plus important des auteurs contemporains. En 2004, sept de ses livres figuraient dans le top 10 des meilleures ventes de la plus grande librairie de Reykjavík. À l'étranger, Indriðason est aujourd'hui, avec Laxness, l'image même de la littérature islandaise contemporaine.


L'univers

Arnaldur Indriðason se plaît à créer dans ses romans une Islande exagérément noire et pessimiste, voire cynique, mais authentique. Les personnages sont à l'image du climat de ces régions du nord : perturbés. Erlendur, son héros récurrent, porte sur ses épaules les intempéries qui frappent l'Islande au cœur des longues nuits d'hiver.

La recherche est au centre de tous ses romans. Autant la recherche du mystère en lui-même, que la recherche d'un passé enfoui dans les tréfonds de l'Histoire islandaise.


Les personnages principaux

Erlendur Sveinsson

La cinquantaine bien tassée, Erlendur vit seul. Son enfance s'est brisée à la mort de son jeune frère dans une tempête. Sa famille décide alors de venir habiter Reykjavík. Déraciné, Erlendur ne trouvera jamais sa place dans la grande ville islandaise. Devenu flic, il creuse au fil de ses enquêtes dans un passé auquel il cherche pourtant à échapper.

Erlendur est un homme seul. Sans famille, sans amis. Plus jeune, il a quitté du jour au lendemain femme et enfants. Aujourd'hui, sorti de son travail, il n'a de contact qu'avec sa fille, Eva-Lind, qui a des problèmes de drogue.

Eva-Lind

Abandonnée par Erlendur très jeune, Eva-Lind court après l'image paternelle disparue. Devenue adulte, elle comble ce manque par la drogue. Elle passe de squat en squat et toutes ses tentatives pour rester clean sont vaines. Sa vie est en danger. Son père tente tant bien que mal de lui porter secours.

Eva-Lind est tiraillée entre son envie de voir Erlendur et de normaliser leur relation, et son profond ressentiment envers lui. Elle n'arrive pas à lui pardonner de l'avoir laissée.

Elínborg et Sigurður Óli.

Les deux coéquipiers d'Erlendur. Ces trois-là sont toujours ensemble sur les affaires. Elínborg est une femme célibataire (la plupart du temps) et sans enfants. Même en Islande, patrie de la parité, être une femme flic est chose rare. Elínborg s'implique donc d'autant plus dans les affaires.

Sigurður Óli a, lui, moins de motivation. Plus préoccupé par sa vie personnelle et ses relations houleuses avec Bergþóra sa compagne, il peine à rester concentré au travail.

Arnaldur Indriðason répond à Toute l'Islande dans son interview.




Árni Þórarinsson

Il est devenu un auteur incontournable du polar islandais. Ancien journaliste, son héros, du même métier que l'auteur, mène des enquêtes dans les villes d'Islande. Ses romans sont mêlés de noirceur et d'humour. Le premier traduit, Le temps de la sorcière, plonge le lecteur dans une ambiance maussade guidée par l'alcoolisme du narrateur et un enchaînement de faits divers à la coïncidence suspecte. Le second roman est dans la même veine. Le héros, Einar, se sert de son alcoolisme pour se faire interner dans un centre de désintoxication à Akureyri où une femme vient d'être assassinée. La même femme était venue le voir quelques jours plus tôt pour le mener dans une maison hantée, maison dans laquelle ils découvrent une femme étranglée.

Akureyri encore avec son dernier roman L'Ange du matin. Cette fois, Einar enquête sur la disparition d'une petite fille. Un roman qui dénonce la corruption et traite d'une Islande en mal de repères. Bref, tout sauf la capitale. Après le nord-est, direction les fjords de l'ouest avec Le septième fils. Rendez-vous dans une Islande en mutations, en proie à la mondialisation et au bord de la crise économique. Visionnaire, Þórarinsson ? Le roman a été écrit juste avant la crise de 2008.

Dans ses romans, Árni Þórarinsson dénonce une Islande prise dans sa propre Histoire. Les Islandais sont devenus matérialistes, fous de technologie et ont du coup perdu l'âme qui les caractérisait. Il aime à revenir sur l'Histoire de l'Islande, emprunté à cette culture ancestrale dont, malgré tout, les Islandais restent fiers aujourd'hui.

Árni Þórarinsson a répondu aux questions de Toute l'Islande, lisez son interview.




Jón Hallur Stefánsson

Homme de radio, le premier livre traduit en français s'intitule Brouillages. Avec un humour cynique, Jón Hallur Stefánsson y décrit un Reykjavík sombre dans lequel les personnages déambulent dans leur quotidien mesquin et violent. Beaucoup plus psychologique que les autres polars islandais, le lecteur découvre une facette de l'Islande contaminée par l'individu et en proie aux douleurs personnelles.

Dans son autre livre, L'incendiaire, Stefánsson fait le même constat quant à cette humanité éprise de vengeance et de haine. Son héros part pour le village de Seyðisfjörður où le soleil n'est présent que trois mois dans l'année. Il enquête bien difficilement sur une série d'incendies suspecte. Difficilement car dans ce petit village coupé provisoirement du monde, tout le monde connaît tout le monde et personne ne parle. Les habitants sont tristes, fragiles, perdus, habités d'un égoïsme souverain. L'auteur nous dépeint une société noire et cruelle dans laquelle l'Homme est un lâche.




Stefán Máni

De son enfance à Ólafsvík, village de pêcheurs à la pointe du Snæfellsnes, il tire son premier livre traduit, Noir Océan, en 2010. Le narrateur nous embarque sur un bateau de pêche, en compagnie de neuf marins. Le départ est tendu : rumeurs de licenciement, météo défavorable, climat austère. Les choses se corsent lorsque les communications avec le continent sont coupés. La suspicion prend le dessus sur l'équipage. Quelque chose se trame.

Depuis, deux autres ouvrages ont paru : Noir Karma et Présages. Noir Karma décrit un Reykjavík inconnu, celui des clans, de la drogue, des vols et des meurtres. Avec Présages, Máni nous fait visiter les fjords de l'ouest de l'Islande. Après que sa famille a disparu dans une avalanche, le héros découvre la relation de sa récente ex-petite-amie avec un caïd venu de la capitale. Devenu flic, il enquête sur lui. S'en suit une course effrénée en pleine nature islandaise.




Viktor Arnar Ingólfsson

Encore inconnu en France, il est un des plus importants auteurs de polars dans son pays. Plusieurs fois récompensé, un de ses titres vient d'être adapté à la télévision islandaise. En France, un seul roman est sorti à ce jour : L'énigme de Flatey. L'intrigue débute sur un corps retrouvé par des pêcheurs au large de Flatey. La victime se révèle être un spécialiste des sagas, venus tenter de décrypter l'énigme du Livre de Flatey, datant du Moyen-Âge.




Óttar Martin Nordfjörd

Óttar fait voyager le lecteur au temps des vikings et des premiers colons islandais. Son seul livre publié en France à ce jour (en 2013), Le sang d'Odin, pose une intrigue autour d'Embla, jeune archéologue, dont le professeur a disparu. Ce dernier étudiait les vikings et proposait quelques thèses peu communes à leur sujet.




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Interviews



Les auteurs du polar islandais en interview : Árni Þórarinsson, Arnaldur Indriðason et Éric Boury

Arnaldur Indriðason

Le maître du polar à l'islandaise nous parle de ses oeuvres, de l'influence de sa formation d'historien et de ses personnages. Cliquez ici.

Árni Þórarinsson

Árni Þórarinsson décrypte ses romans pour Toute l'Islande. Il explique le choix d'un héros journaliste et parle de cette société islandaise en manque de repères. Cliquez ici.

Éric Boury

Le traducteur de nombreux romans islandais nous explique comment traduire un roman islandais et donne son avis sur le polar à l'islandaise. Cliquez ici.


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Bibliographie sélective



Le duel, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2014.

La femme en vert, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2007.

Bettý, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2011.

La cité des jarres, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2005.

La voix, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2007.

La muraille de lave, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2012.

L'homme du lac, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2008.

Hiver arctique, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2009.

Hypothermie, Arnaldur Indriðason, Métailié, 2010.

Le temps de la sorcière, Árni Þórarinsson, Métailié, 2007.

Le septième fils, Árni Þórarinsson, Métailié, 2010.

Le dresseur d'insectes, Árni Þórarinsson, Métailié, 2008.

Noir océan, Stefán Máni, Gallimard, Folio, 2012.

L'énigme de Flatey, Viktor Arnar Ingólfsson, Points, 2014.

Le sang d'Odin, Óttar Martin Nordfjörd, Prisma, 2013.

Brouillages, Jón Hallur Stefánsson, Babel, 2010.

Toutes les sources du site Toute l'Islande ici.


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