En tête-à-tête avec...
Éric Boury


Interview du 17 novembre 2008
Propos recueillis par Claudine Despax / Aurore Guilhamet

La nuit est tombée sur Caen. Éric Boury vient de terminer une conférence à la bibliothèque centrale de la capitale normande. Le thème ? Le polar à l’islandaise. Une évidence. Éric Boury est aujourd’hui le seul à traduire les romans noirs islandais : Arnaldur Indriðason, Árni Þórarinsson, et Jón Hallur Stefánsson. Mais au bout de sa plume ne se dessinent pas que des intrigues policières.



Comment avez-vous commencé la traduction de romans islandais ?

Grâce à Régis Boyer. J’ai fait mon DEA avec lui, et je devais traduire des textes pour les étudier. Il m’a encouragé à poursuivre dans cette voie, car il avait le sentiment que ce que je faisais était bon. À l’époque, on lui avait proposé la traduction de "101 Reykjavik" de Hallgrímur Helgason. Il l’avait refusé, car il ne se retrouvait pas dans ce livre, mais il en voyait la qualité. Il m’a donc demandé de le traduire.

Pourquoi l’Islande ?

J’ai grandi dans mon Berry natal, la tête pleine de rêve d’aventures dans le grand nord, la Norvège, la Suède, l’Islande. J’ai voulu apprendre les langues nordiques, donc je suis venu à Caen. Puis je suis parti habiter en Islande pendant deux ans, alors que je n’avais pas la vingtaine.

Et aujourd’hui, votre carrière de traducteur est bien lancée…

Je suis également professeur d’anglais, même si cette langue prend de moins en moins de place dans ma vie finalement. Je traduis environ cinq livres par an. Pas que des polars, mais depuis que je suis le traducteur attitré de Arnaldur, cela facilite les choses : mon nom figure sur de nombreux livres. Nous ne sommes pas nombreux à traduire l’islandais en France. Donc les maisons d’éditions m’appellent plus facilement. En ce moment, j’ai sept livres en attente.

Comment se passe le processus de traduction ?

Tout dépend de l’auteur et du livre. Avec Arnaldur Indriðason aujourd’hui, je mets un mois à traduire 300 pages. Je connais son style, les personnages. Pour "la Femme en vert" par exemple, je m’y suis mis au mois d’août, il pleuvait. Vingt jours totalement immergé dedans. Et la traduction s’est révélée excellente.

Pour d’autres auteurs, je peux traduire jusqu’à quinze pages par jour, puis je les relis à haute voix, les lis à ma femme. Avant de me coucher, je lis les pages que je dois traduire le lendemain.

Des auteurs comme Þórarinsson ne posent pas trop de problèmes à la traduction. Sjón par contre est très difficile. Son écriture est très dense. Parfois, je m’arrête après huit pages seulement, épuisé.

Pour "Sur la paupière de mon père", je me suis intégralement relu à haute voix trois fois. Et mon éditeur m’a dit : "Il n’y a rien à changer, ou presque."

Vous êtes le traducteur attitré du polar à l’islandaise. C’est un genre qui vous attire ?

Le polar n’est pas ma grande passion, je suis plutôt amateur de poésie. Mais en fait, je ne considère pas que Arnaldur Indriðason soit un auteur de polar. Il est défini ainsi, car le polar est le genre à la mode qui fait vendre.

L’islandais est-il une langue à part pour un traducteur, de par sa complexité ?

Il existe un petit déplacement entre chaque langue lors d’une traduction. Ce n’est pas spécifique à l’islandais. Certaines nuances n’existent pas en français. Et cela est particulièrement frappant sur certains mots islandais : le mot "neige" par exemple. Il existe de très nombreuses façons de le dire en islandais, avec beaucoup de nuances. C’est plus dur en français. Mais la langue française est très poétique aussi, et il suffit parfois de puiser dans sa richesse pour traduire un texte.

Il existe par exemple ce mot : "föl", pour désigner un léger voile de neige sur le sol, presque transparent. Il n’existe pas d’équivalent pour cela en français. Je dois donc traduire : "la neige tombe et dépose son voile sur le sol". Tout est une question de nuance.



Et pour les impatients, voici une petite liste en avant-première des traductions en cours ou à venir d’Eric Boury :

- Arnaldur Indriðason, Hiver arctique. Le 4ème tome français des aventures de Erlendur devrait sortir en février. "C’est un bon livre. Après l’avoir relu, j’étais satisfait du résultat. Cela veut généralement dire que le produit fini est bon, car le traducteur voit tous les défauts."

- Stefan Máni, Le Bateau. C'est un auteur islandais très important, presque incontournable.

- Jón Kalman Stefánsson, un auteur encore inédit en France. Le titre provisoire est "Entre ciel et terre".

- "De tes yeux tu me vis", de Sjón. Le livre qui précède "Sur la paupière de mon père". "Sjón est un auteur incroyable. On a l’impression qu’il a tout compris de la littérature mondiale et qu’il est capable d’écrire en s’en inspirant sans effort. Il est très cultivé, mais il n’étale pas sa culture, à part dans ses livres".


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