Arnaldur Indriðason à Paris, cela n’arrive pas souvent. Autant dire que pour ces rares rencontres et dédicaces, les lecteurs se sont déplacés en masse. Ce dimanche, dans le 14ème, pas moins d’une cinquantaine de personnes se pressent dans la petite librairie vite surchargée. Arnaldur Indriðason arrive, lui, légèrement en retard. "Il a voulu voir la Tour Eiffel" explique le libraire. Rencontre.
Votre personnage récurrent, Erlendur, est atypique. Avez-vous eu ce personnage en tête avant de commencer à écrire ?
Arnaldur Indriðason : En réalité, le personnage d’Erlendur ne s’est mis à exister qu’avec le 2ème livre de la série, qui n’a pas été publié hors d’Islande. Et même alors, le personnage d’Erlendur n’était pas complètement créé.
À chaque livre, il développe des caractéristiques. En fait, plus j’écris, plus je découvre de nouvelles facettes de sa personnalité. En ce moment, je travaille sur mon 9ème livre. Et je ne suis pas encore capable de savoir quand j’aurai épuisé ce personnage.
Que ce soit l’histoire même des livres, ou ce personnage d’Erlendur, tout s’inscrit dans l’Histoire...
Arnaldur Indriðason : Quand j’ai découvert que j’allais construire toute une série sur Erlendur, j’ai voulu qu’il soit imbriqué intimement dans le tissu de la réalité islandaise. Il fallait qu’il germe à partir de l’Histoire de cette société, de la société elle-même, et du climat. Des composantes parmi lesquelles se trouvent ce très long hiver, sombre, et l’été très clair. Dans ce personnage, il doit aussi y avoir la brume, la pluie, le gel, la neige, et l’Histoire de la nation.
C’est pour ça que j’ai créée Erlendur, un homme qui vient de la campagne, et qui déménage en ville dans sa jeunesse. Car c’est la grande mutation qu’a connu la société islandaise, cet exode rural. Toutes ces populations qui ont quitté la campagne pour venir à Reykjavík. Cela a laissé beaucoup de gens derrière, comme suspendu en l’air, sans racines. En fait, Erlendur fait partie de ces gens déracinés, qui n’arrivent pas à prendre racine dans l’époque moderne, ni dans la ville de Reykjavík.
Tous les personnages sont très humains, mais également très sombres. Il y a beaucoup de pessimisme.
Arnaldur Indriðason : C’est simplement parce que j’accentue beaucoup le côté réaliste de ces histoires. Mais évidemment, Erlendur est confronté à beaucoup de difficultés dans sa vie. Sa philosophie, sa façon de voir la vie est plutôt négative. Mais je ne suis pas sûr que dans cette mesure là, il soit typique des islandais.
C’est un homme qui souffre énormément. On craint à chaque livre qu’il se suicide...
Arnaldur Indriðason : Ça, c’est moi qui vais en décider plutôt que lui. Je préfère décider moi-même du destin de mes personnages plutôt que de leur laisser le pouvoir.
On retrouve vraiment avec cette inscription dans l’Histoire des restes de votre formation d’historien ?
Arnaldur Indriðason : Evidemment. L’Histoire avec un grand H est très présente dans mes livres. Ça me plaît beaucoup de remonter le passé pour l’explorer. Erlendur découvre des squelettes qui viennent du passé. Ces gens ont disparu, et ont laissé derrière eux une vie qui s’est figée dans le temps.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant la personne qui a disparu, mais ceux qu’elle laisse derrière elle, avec comme un arrêt dans le temps. Voilà pourquoi mes livres traitent de squelettes enfouis dans la terre, mais aussi d’une certaine manière de squelettes vivants. Je vois les strates de l’histoire comme des strates géologiques.
L’un de vos thèmes majeurs est la disparition, et donc la recherche. Que recherche Erlendur ?
Arnaldur Indriðason : Il cherche à résoudre une énigme pour les gens qui sont restés après la disparition. Parce que lui-même est mieux placé que quiconque pour comprendre les conséquences d’une telle disparition. Il a lui-même une énigme, un mystère dans sa propre vie.
Qu’est ce qui vous a poussé à écrire, et pourquoi des policiers ?
Arnaldur Indriðason : En fait, pendant un certain temps, j’ai eu cette idée qui me trottait dans la tête, une histoire pour un livre. Je n’étais pas absolument certain de vouloir la coucher sur papier. Et à un moment, je me suis dit : "Soit tu le fais, soit tu oublies". Ce livre a été classé comme policier. Et je me suis découvert auteur de polars.
J’aime beaucoup créer cette tension, créer un suspens, construire une énigme et à l’intérieur même de cette énigme, construire des personnages.
En savoir plus sur Arnaldur Indriðason