Musée des beaux-arts de Caen. La conférence sur le réalisme magique vient de se terminer. Sjón, assis à une table au milieu du hall, enchaîne les dédicaces de ses livres. Tout sourire. S’il a un peu de mal à comprendre les prénoms français, l’écrivain islandais n’en perd pas sa bonne humeur et sa gentillesse.
Considéré par beaucoup comme l’écrivain le plus talentueux de sa génération, Sjón n’en reste pas moins aussi simple et abordable qu’il est intelligent et ouvert d’esprit.
Vous avez commencé à écrire très jeune. Quel a été l’élément déclencheur de votre passion ?
Sjón : J’ai commencé à écrire parce que j’ai toujours été sensible à la poésie quand j’étais jeune. À 15 ans, j’ai découvert une collection de poésie islandaise. Cela a été une révélation. J’avais auparavant lu des traductions de poèmes étrangers, mais je n’avais jamais réalisé que l’on pouvait faire la même chose avec l’islandais. Cela m’a complètement inspiré, et donc, j’ai décidé de faire la même chose.
Puis vous avez découvert le surréalisme…
Sjón : Derrière les poèmes, j’ai réalisé que ce qui me plaisait tant, ce qui m’inspirait tant, était le surréalisme. Des artistes comme Dalí par exemple. Je n’avais jamais pensé que ce que faisait Dali était également de la poésie.
Au lycée, puis à l’université, j’ai découvert des personnes qui comme moi étaient attirés par le surréalisme. Cette passion commune nous a rapprochés. C’est ainsi que nous avons fondé un groupe de jeunes surréalistes(1).
Au même moment, le mouvement punk venait d’arriver en Islande. Les punks avaient le même âge que nous. Punks et surréalistes se sont donc rassemblés tout naturellement, et notamment autour de la musique.
Aujourd’hui, vous êtes l’un des auteurs majeurs de votre pays. Une chose frappe à la lecture vos livres, et notamment avec "Sur la paupière de mon père", vos textes sont truffés de références, à l’histoire, à la Bible, à la littérature islandaise ou étrangère, … Pourquoi ?
Sjón : "Sur la paupière de mon père" est une histoire faite d’histoires. Aucune histoire n’est seule, et aucune n’avait été racontée avant. C’est un rendez-vous de différentes cultures littéraires, folkloriques, et de contes. Avoir autant de références est une façon de faire venir le tout à la surface, mais cela vient naturellement, sans réfléchir. Et pour autant, le lecteur n’a pas besoin de connaître toutes ces références pour apprécier le livre. S’il les reconnait, tant mieux, mais ce n’est pas indispensable à la lecture.
On vous cite souvent comme le fer de lance du réalisme magique à l’islandaise.
Sjón : C’est vrai que généralement, le terme réalisme magique fait plus penser à la littérature sud-américaine qu’à l’islandaise. Mais en fait, ce terme "réalisme magique" est utilisé pour créer une référence d’un genre par rapport à un autre. Au final, les auteurs, eux, ne parlent que de littérature, c’est juste une histoire, peu importe son style.
Dans "Sur la paupière de mon père", le narrateur est très conscient qu’il doit garder son histoire vivante pour captiver son auditoire, c’est pour cela qu’il rajoute pleins d’histoires à la trame principale. Il lui donne du relief. Il y a différents styles dans ce livre, car le narrateur veut le rendre vivant. Et il ne veut pas laisser la vérité empêcher une belle histoire, donc il n’hésite pas à déformer un peu la réalité aussi parfois.
Dans vos livres comme dans la plupart des livres islandais, le surnaturel se mêle de façon très naturelle au réel. Pourquoi ces deux mondes, réel et imaginaire, sont-ils aussi proche dans votre littérature ?
Sjón : La plupart des Islandais ne croient pas aux fantômes, aux trolls ou aux monstres marins. Mais nous sommes malgré tout très conscients de cette tradition. Nous vivons dans une nature hostile, avec le froid, les icebergs, etc. Autrefois, les gens ont essayé de trouver comment vivre avec cette nature. Et l’une des façons était d’utiliser leur imagination pour expliquer ces phénomènes naturels par le surnaturel. Cela fait partie de notre mentalité, c’est comme ça.
Dans une précédente interview, vous disiez à un journaliste que "Sjón est un homme qui lutte pour découvrir Sigurjon B. Sigurðsson(2)". Aujourd’hui, vous êtes-vous enfin découvert ?
Sjón : Je commence un peu à me connaître. Mais à chaque fois que j’apprends quelque chose de nouveau sur moi, j’en oublie une autre. Donc il me reste encore beaucoup à apprendre.
Mais j’évolue. Dans mon dernier livre paru en Islande, pour la première fois, j’expose mes croyances et mon opinion sur la société. J’évolue, et cette évolution se voit vraiment au travers de mes différents livres. Il existe une réelle différence entre "Le moindre des mondes" et "Sur la paupière de mon père", parce que, à chaque livre, je veux essayer de nouvelles choses.
Vous n’êtes pas seulement poète et romancier. Vous écrivez aussi des paroles de chansons, notamment pour Bjork. En quoi écrire une chanson est différent du travail d’écriture pour un poème ?
Sjón : Le travail de la chanson est particulier car c’est un travail en collaboration, avec quelqu’un qui amène beaucoup : une atmosphère, un son, une intention. Par exemple, avec Bjork, pour les chansons Isabel et Bachelorette, elle m’amenait quelques notions de la mélodie, des sentiments, avec notamment des photos pour me mettre dans l’atmosphère. Je prends le tout et essaye de créer un monde autour de cela avec des paroles. Elle amène la musique, l’ambiance, j’amène les textes. C’est un travail à 50-50.
Cela vous amène quelque chose de différent dans votre vie artistique…
Sjón : À chaque fois que je termine un livre, j’ai besoin de cela. Pour écrire, je suis seul, roi de mon monde. J’ai besoin de la forme de la chanson pour ne plus être seul, pour reprendre un travail en collaboration. C’est très important pour mon équilibre.
(1) le groupe surréaliste Médusa
(2) vrai nom de Sjón
Cet entretien fait partie de notre dossier spécial sur le réalisme magique.