Kristín Marja Baldursdóttir. Femme. Mère. Mais écrivain, artiste avant tout. L’une des rares islandaises à être publiée en France. Et même en Islande.
Son livre Karitas, Sans Titre sert de sonnette d’alarme. L’Islande, autrefois pays précurseur en matière de droit des femmes, est entrain de s’endormir. Et Kristín Marja veut que les Islandaises se réveillent. Avant qu’il ne soit trop tard
Ce personnage de Karitas est très fort. Vous êtes-vous inspirée d’une histoire vraie ?
Kristín Marja Baldursdóttir : L’histoire de sa mère, très indépendante, est vraie : ma grand mère a fait cela. Elle a fait le tour du pays, pour donner une éducation à ses enfants. Je n’avais pas plus d’info que cela, car je n’ai jamais connu ma grand mère. J’ai juste entendu cette histoire.
Pourquoi avoir décidé d’ancrer votre histoire au début du siècle dernier ?
Kristín Marja Baldursdóttir : J’ai commencé mon histoire en 1915, lorsque les femmes islandaises de plus de 40 ans ont obtenu le droit de vote. Mais Karitas est à l’opposé des femmes de cette période. Cependant, cette époque est importante, car elle montre la vieille Islande.
J’ai beaucoup lu de livres qui traitaient de cette époque, et je trouve que les femmes étaient plus indépendantes avant la seconde guerre mondiale. Tout le pays à changé pendant la guerre. Beaucoup, et très vite. Après la guerre, nous avions de l’argent, nous avons pu vendre notre poisson, et toute la société a changé.
Dans quel sens ?
Kristín Marja Baldursdóttir : Il s’est passé quelque chose pendant la guerre, jusque dans les années 70 : avec le mouvement des "bas rouges", les femmes sont redevenues plus indépendantes. En 1980, Vigdís a été élue. Et puis tout est retombé. À partir de ce moment là surtout, les femmes ont été enfermées dans leur apparence physique. Elles se devaient d’être sexy.
J’avais envie d’écrire une histoire pour réveiller les jeunes islandaises, leur montrer ce qu’étaient les femmes autrefois. Je crois que l’on s’imaginait qu’avec une femme président, et le parti politique 100% féminin, le combat était gagné. Mais les femmes ont toujours besoin de lutter. À partir des années 1990, le matérialisme a prospéré, et l’Islande a oublié l’égalité.
Vous décrivez une situation bien éloignée de l’idée que l’on se fait de la place des femmes en Islande.
Kristín Marja Baldursdóttir : La situation n’est pas aussi rose que l’on veut bien l’imaginer. Auparavant, les femmes étaient fortes car elles devaient assumer le travail, et pouvaient tenir la maison seules, longtemps. Mais la société islandaise reste très orientée vers les garçons, comme souvent dans une société de fermiers et de pêcheurs. Les femmes islandaises sont les plus fertiles, mais elles ont les journées de travail les plus longues, et elles sont plus éduquées que les hommes également. Elles devraient être indépendantes, mais elles n’ont pas le temps.
Votre livre est un message pour ces femmes ?
Kristín Marja Baldursdóttir : Elles ne sont pas assez indépendantes. Elles l’étaient mais sont restées en arrière. Donc je voulais raconter cette histoire sur une femme qui se bat pour ses rêves. J’ai choisi une artiste parce que j’aime mettre les images en parole. Et parce qu’elle aurait à vivre cette solitude si dure à vivre d’être une artiste dans une société ou les femmes doivent juste être des mères et des femmes au foyer.
Vous décrivez une situation que vous avez vous-même connu ?
Kristín Marja Baldursdóttir : C’était très dur de créer ce personnage. Très dur d’aller à l’intérieur de soi, tout en regardant vers l’extérieur.
Mais je suis restée moi-même : je sais comment concilier ma vie d’artiste avec des enfants. C’est dur. Je savais aussi que sa religion était l’art, pas Dieu.
Et que représente Karitas ?
Kristín Marja Baldursdóttir : Elle n’a pas de modèle. Ou alors peut-être moi-même. Les femmes pouvaient faire des études à cette époque, mais en général, elles étaient filles de fonctionnaires ou issues d’une famille aisée.
Je voulais suivre l’histoire d’une femme islandaise pendant 100 ans. On a énormément écrit sur les femmes, et je voulais écrire cette histoire en partant du point de vue d’une femme. Voir comment elle voyait cette société. J’ai choisi une artiste car je savais qu’elle lutterait encore plus dans une société très dominée par la famille, et très masculine.
Elle lutte pour vivre son rêve, mais finit par céder…
Kristín Marja Baldursdóttir : Lorsqu’elle revient de Copenhague, au lieu de travailler dans l’art, elle devient femme et mère. L’artiste en elle refuse la maternité. Mais, en tant que femme, elle aime son enfant. C’est un drame intérieur qu’ont les femmes aujourd’hui aussi.
Ces femmes-artistes existaient-elles vraiment ?
Kristín Marja Baldursdóttir : En 1890, il existait quelques femmes qui dessinaient ou peignaient. Souvent des filles de gens riches. C’était pour les préparer au mariage, pour être élégantes. Quelques unes essayaient d’être artistes, mais personne ne les prenait au sérieux.
J’ai lu beaucoup de biographies et de journaux sur ces femmes artistes. J’ai lu des livres d’art pour voir comment elles réussissaient à gérer tout cela. Et elles le faisaient bien. Ce qui me surprend, c’est surtout la façon dont elles parlaient des gens autour d’elle, et si peu à propos de leur art.