
Une société purement et simplement unique. L’Islande a en l’espace de quelques décennies mis en place tout un système social extrêmement codifié et profondément égalitaire. Au même moment, en Europe continentale, les seigneurs tous puissants asservissent leur population. En Islande, pas de classes. Tout homme est maître de son destin. Un esclave peut être affranchi et peut devenir propriétaire terrien.
Les Bændr
Les bændr sont les propriétaires terriens. Sans exception. Ce sont souvent les descendants des premiers colons, lesquels appartenaient à une certaine élite en Norvège avant de partir tenter l’aventure islandaise. Le Bondi, au singulier, est le paysan-artisan-pêcheur, propriétaire donc. Il est la base de la société islandaise. Ce sont les bændr qui siègent à l’Alþing. Ils peuvent devenir Goðorðsmadr, puis, plus tard, prêtre ou évêque. Le Bondi représente l’élite d’un pays où les possédants sont les dirigeants.
Les Goðorðsmenn
Ce sont les possédants d’un goðorð. Ils étaient environ 40 à l’époque médiévale. Le goðorð est une distinction à la fois politique et géographique. Le goðorðsmadr (singulier de goðorðsmen) possède un pouvoir sur un territoire donné. Ce pouvoir est héréditaire, mais peut également s’acheter, tout ou partie.
Les premiers temps, le goðorðsmadr était le chef chargé des affaires religieuses, les rites païens : sacrifices, naissances, mariages, … Après la conversion du pays au christianisme, le terme demeure.
Désormais, le goðorðsmadr est là pour aider ses bœndr à régler les affaires courantes, notamment des conseils juridiques, politiques ou économiques. Mais il offre aussi un soutien armé en cas de conflit. Le Bondi, lui, est libre de choisir son chef. Il n’y a aucune contrainte géographique ou de temps. En revanche, il doit lui payer une somme pour service rendu.
Au XIIème siècle (1120 environ), cinq goðorðsmen ont réussi à rassembler suffisamment de partisans pour contrôler l’ensemble de l’île. C’est le début de l’âge dit des "Sturlungar", qui va amener à la perte de l’indépendance.
Les femmes
La femme a un statut à part. Si elle n’a pas le droit d’aller au Þing, réservé aux seuls hommes libres, elle est toute souveraine dans sa maison. La force physique de l’homme le conduit à prendre en charge les activités les plus dures : la pêche, les combats ou le commerce au loin. La femme elle, reste en Islande, et pendant l’absence de son mari, dirige tout. À elle de gérer la ferme et son exploitation, les employés, les esclaves, les enfants. Elle est responsable. L’intérieur de la maison est son domaine. Symboliquement, une poutre de bois (stokkr) posée sur le seuil marquait ce partage entre affaires d’homme (l’extérieur), et affaires de femme (l’intérieur).

L’éducation des enfants est également de la responsabilité de la mère. À elle de transmettre les traditions familiales, la religion, apprendre à lire, etc.
Enfin, en tant que garante de la famille, et de ses traditions, la femme est souvent là pour demander aux hommes de laver l’honneur du clan. Souvent les Sagas mettent en scène une femme demandant vengeance, notamment dans la Saga de Njáll le Brûlé.
Plusieurs femmes pouvaient cohabiter dans une maison islandaise, puisque le concubinage était monnaie courante. Cependant, l’épouse est la seule en charge de la maison. Ses cheveux coiffés en chignon, et les clés des coffres de la maison pendant à sa ceinture sont les signes visuels de sa position. Les concubines n’ont pas de droits dans la maison. De même pour les enfants. La différence entre enfants légitimes et illégitimes est claire. Les enfants nés d’un concubinage n’ont pas accès au patrimoine, sauf s’ils sont reconnus par leur père, ce qui reste rare.
Les esclaves
Il est difficile de comprendre la notion d’esclave dans cette Islande médiévale. Appelé þrœl (þrœlar au pluriel), les esclaves sont omniprésents dans les textes des sagas. Ces esclaves n’étaient pas libres dans le sens où ils n’avaient pas droit aux prérogatives des bœndr, notamment en ce qui concerne les compensations en cas d’offense.
Ces hommes non-libres étaient raflés lors d’expéditions viking. Ils peuvent être d’origine celte (Irlande, Écosse, Angleterre) autant que scandinave. Les vikings essayaient alors de les vendre, et parfois pouvaient les ramener au pays pour aider à la ferme.
L’esclave n’est pas comme aux Amériques quelques siècles plus tard, un déni d’être humain, corvéable à merci. Les bœndr ne pouvaient pas les blesser ou les tuer impunément. Les esclaves pouvaient d’ailleurs très facilement être émancipés, et avaient alors une vraie chance de recommencer leur vie pour devenir à leur tour des bœndr.
Les pauvres
La société islandaise n’a jamais abandonné ses pauvres. Très nombreux à l’époque médiévale, dans un pays déjà très pauvre, ils étaient couverts par un système d’assistance. Un indigent est confié à une communauté, qui doit le nourrir et le loger, avant de le renvoyer vers une autre communauté. Le vagabond est en conséquence constamment sur les "routes" d’Islande, à mendier gîte et pitance.
Un autre système a été mis en place pour pallier aux aléas de la vie. Une sorte d’assurance, payée par les plus riches pour venir en aide aux bœndr victimes du destin : inondation, feu, décès, etc. Une institution qui n’existe alors qu’en Islande.
Les institutions islandaises
Le Þing est une assemblée saisonnière rassemblant tous les hommes libres. Sa fonction est de légiférer (créer, modifier ou supprimer une loi), et de juger. Il existe un Þing dans chaque district, rassemblé deux fois par an, début juin et à l’automne. Le Þing de début juin sert de préparation à l’Alþing, le grand rassemblement national au mois de juin dans la plaine de Þingvellir. Celui d’Automne entérine les décisions prises à Þing vellir.
L’Alþing rassemble donc l’ensemble des bœndr du pays. Il dure plusieurs jours. Il est de loin l’événement principal de l’année dans l’Islande médiévale. L’Alþing est présidé par un lögsögumaðr, le diseur de loi, élu pour trois ans, qui doit être capable de réciter par cœur l’ensemble du code de loi islandais. Certains des hommes les plus remarquables du pays exercèrent cette fonction, au premier rang desquels Snorri Sturlurson.
La fonction première de l’Alþing est de légiférer, puis de rendre la loi lors de grands procès codifiés à l’extrême. L’Islande ne possède pas de pouvoir exécutif. Les bœndr devaient se charger seuls de faire exécuter les sentences de l’Alþing. Si parfois certains condamnés pouvaient être rétifs, dans la majorité des cas, la loi était appliquée. Les sanctions pouvaient aller de la simple amende au bannissement (3 ans à passer en dehors de l’île). Plus tard, sous la domination danoise, le Þing pourra toutefois condamner à mort et exécuter. 18 femmes notamment seront condamnées à être noyée dans le petit lac Drekkingarhylur.
Les sagas sont des sources d’une très grande richesse en ce qui concerne l’organisation sociale et institutionnelle de l’île.