Les Sagas



XIIème siècle. L'Islande sombre peu à peu dans le chaos, la guerre civile couve, la fin de l'indépendance est proche. Avec un paradoxe : au moment où l'île vit ses heures les plus sombres, certains de ses habitants créent un genre littéraire inédit, d'une qualité extraordinaire. Ils racontent la vie et les aventures de leurs ancêtres. C'est "l'âge d'or" islandais, intellectuellement parlant. Les Sagas s'imposent aujourd'hui, pour les spécialistes, comme le fleuron de la littérature médiévale. Elles sont la plus grande fierté du peuple islandais.

Qu'est-ce qu'une saga ?

Le mot Saga est dérivé du verbe Segja, parler, raconter. Les sagas sont des récits en prose, plus ou moins historiques. L'auteur raconte un pan de la vie d'un islandais, soit pour rapporter des événements, soit pour les embellir, les deux n'étant pas incompatibles. Sagas légendaires, sagas héroïques ou sagas familiales, le but premier est le divertissement. Divertissement de l'audience, mais également de son auteur.

Les Sagas ont été écrites environ 250 ans après l'époque qu'elles relatent. Elles sont donc influencées par la culture et la religion de l'époque. Certains les accusent de mensonges et de plagiats, notamment bibliques. Malgré cela, elles restent des documents historiques primordiaux sur la vie quotidienne, la culture et la civilisation médiévale islandaise.

Les théories de la genèse

Une théorie prête aux sagas une origine orale : des histoires contées par les Islandais et finalement couchées sur papier. Les généalogies qui jalonnent les pages de toutes les sagas confortent cette théorie. En effet, les Islandais apprennent par cœur leur descendance en la récitant comme un conte au coin du feu. Il se passe la même chose pour le livre de lois. "Nul n'est censé ignorer la loi". Nombre d'Islandais connaissaient les codes juridiques par cœur. La justice, la loi et les sanctions forment d'ailleurs une part importante du récit des sagas.

Cependant, à un même événement repris dans plusieurs sagas différentes, il n'est pas rare de voir un regard différent, centré sur tel ou tel personnage. L'épisode est écrit pour mettre en valeur une action ou un personnage en particulier. L'auteur devient alors forcément subjectif. Il ne fait pas que rapporter un texte oral existant. Il écrit les sagas, s'impliquant dans les textes, interprêtant.

Certains historiens pensaient que les textes en prose des sagas n'existaient que pour englober et mettre en valeur les proses scaldiques. Ce procédé est très employé dans les sagas centrés sur des scaldes, notamment la Saga d'Egill, fils de Grímr le Chauve (Egils saga Skallagrímssonar). Mais cette théorie est contredite dans d'autres sagas, où les vers scaldiques n'ont aucun impact sur l'histoire et ne sont là que pour embellir le texte.

Selon Régis Boyer, en vertu de tous ces éléments, les sagas ne seraient pas d'origine orale. Si elles ont été clairement influencées par la tradition orale scandinave, elles sont, malgré tout, écrites et révèlent les traits de caractère de leurs auteurs.

Une autre théorie pose les sagas comme influencées directement par les textes hagiographiques de l'Église catholique. En effet, l'Islande a adopté l'alphabet latin, et n'a donc appris à lire et écrire qu'après l'implantation de la religion catholique dans l'île. Certaines sagas sont d'ailleurs des récits de la vie de saints, la plus célèbre étant la Saga de Saint Olafr.

Les différents types de sagas

Les prémices

Les sagas ont été écrites entre le XIIème et le XIVème siècle, l'âge d'or se situant à la fin du XIIIème. Presque 200 ans séparent donc les premiers textes des derniers. On note d'ailleurs une évidente évolution.

Les tous premiers parchemins semblent avoir été des textes de lois ou des généalogies. À la même époque, des auteurs ont pu également traduire des écrits hagiographiques, les saintes traductions.

Les sagas des Islandais

Les premières vraies sagas sont les sagas dites "des Islandais" ou Sagas de famille. Cinq textes sont considérés comme les plus importants de la littérature islandaise : la Saga d'Egill, la Saga de Snorri le Goði, la Saga des gens du Val-Au-Saumon, la Saga de Gréttir le fort, et surtout, la Saga de Njáll le brulé. Les spécialistes la considèrent comme la plus belle saga jamais écrite, allant même jusqu'à la placer parmi les plus beaux textes médiévaux toutes cultures confondues.

Les héros de ces sagas vivaient au Xème siècle. Ils incarnaient les qualités des vikings : bravoure, diplomatie, talent poétique, sens de la justice et de l'amitié. La vengeance est le thème omniprésent des textes. Les sagas sont donc souvent tragiques et brutales. Fidèle à la tradition viking, les héros sont très sensibles à la notion de destin. Ils acceptent les coups du sort, quels qu'ils soient.

Les Sagas des Islandais mêlent les batailles héroïques, jalonnées de morts et de blessés graves, au quotidien des Islandais de l'époque. Elles sont des témoignages primordiaux de la culture médiévale de l'île.

Les sagas des contemporains

Fait rare, ces sagas ont été écrites par des auteurs contemporains aux faits qu'ils racontent. D'où le nom de "Sagas des Contemporains". Si l'on peut citer les sagas précoces dites "des évêques", les plus connues restent les sagas de Sturlungar. Elles parlent des descendants de Sturla Þórðarson. Ces textes rapportent des évènements du XIIIème siècle. L'Islande est alors dominée et dirigée par un clan, celui des Sturlungar. Elle a déjà largement entamé le processus qui la privera de son indépendance.

Le petit-fils homonyme de Sturla Þórðarson, et neveu de Snorri Sturluson, est l'auteur du plus célèbre de ces textes, la Saga des Islandais. Elle a certainement été rédigée peu de temps après la perte de l'indépendance.

Les sagas des rois

Elles se centrent sur les rois danois et norvégiens. Elles sont passées à la postérité grâce à Snorri Sturluson et à son "Orbe du monde", ou Sagas des rois de Norvège. Seize textes pour conter l'histoire des rois de Norvège, des origines au début du XIIIème siècle. Le plus célèbre est bien sûr la Saga de Saint-Olaf, roi de Norvège de 1000 à 1030 et canonisé peu de temps après sa mort.

Les sagas légendaires

Ces Sagas sont également appelées Fornaldarsögur, c'est-à-dire "des temps très anciens". Rien d'historique dans ces textes, uniquement des compilations des légendes scandinaves, européennes ou asiatiques.

Les sagas des chevaliers

Ces sagas sont traductions, ou plutôt des adaptations, des chansons de geste françaises : les chevaliers de la Table Ronde, les œuvres de Chrétien de Troyes ou "Tristan et Yseult". Certaines de ses traductions sont d'ailleurs les dernières traces existantes des versions originales, perdues pour la plupart.

La fin des Sagas

Après la perte de l'indépendance, l'âge d'or des sagas va progressivement s'éteindre. Les Islandais vont entrer dans la longue nuit, période qui durera jusque vers les XIXème et XXème siècles. La littérature va, bien entendu, pâtir des mises sous tutelle norvégienne et danoise. Fin XIVème siècle, l'Islande rentre dans le rang et marque la fin de l'âge des sagas.

Pour autant, elles n'ont pas totalement fini leur œuvre. Les Islandais du XIXème siècle cherchent à faire ressurgir leur fierté nationale. Ce fleuron de la littérature médiévale va les y aider. 800 ans après, les sagas vont poser la première pierre de l'indépendance de la nation islandaise.


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Snorri Sturluson



Cet homme n'eut qu'un tort : être islandais. Sans l'isolement de son île, et la barrière de la langue, il aurait été considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain des temps médiévaux. Auteur de l'Edda en prose et de sagas, historien, poète, Goði, Snorri Sturluson est sans doute l'homme islandais le plus influent de son temps. Trop influent peut-être, puisqu'il mourra assassiné.

Une vie de Saga

Snorri Sturluson, né en 1178 à Hvammur, appartient à l'une des familles les plus puissantes du pays, les Sturlungar. Il descend en ligne directe du prestigieux Snorri Le Goði, héros de la Saga du même nom, et homme très respecté en Islande.

Comme beaucoup d'Islandais à l'époque, Snorri ne va pas être élevé par ses parents, mais par Jón Loftsson, un grand érudit. Le jeune Snorri va donc grandir à Oddi, le plus important centre culturel islandais de l'époque. À 20 ans, une fois son éducation faite, Snorri se marie avec la riche Herdis, puis part s'installer à Borg, demeure de son illustre ancêtre, le scalde Egill.

L'exil norvégien

Snorri Sturluson est un homme brillant, ambitieux, intelligent. Il s'intéresse à la politique autant qu'à la littérature. Il devient Goði, et même Lögsögumaður (diseur de lois, président du parlement) à deux reprises (1214-1218 et 1222-1226).

Mais Snorri va être la victime des querelles intestines qui déchirent l'Islande. Il est invité en Norvège par le Roi Hákon lui-même qui espère son appui pour s'emparer de l'île. Rattrapé par son ambition personnelle, Snorri n'arrive pas à convaincre ses compatriotes. Rapidement, il se retrouve cerné, entre Islandais qui lui reprochent sa trahison et Hákon furieux de son échec.

Reparti en Norvège en 1237, l'écrivain est alors protégé par le Jarl Skúli, qui essaye de s'emparer du pouvoir. Bravant les ordres de Hákon, il décide toutefois de rentrer au pays. Mal lui en a pris. Hákon se débarrasse finalement de Skúli en 1241, puis ordonne l'assassinat de Snorri Sturluson. Dans la nuit du 23 au 24 septembre 1241, Snorri Sturluson meurt, tué chez lui par un homme de main de son propre gendre.

Un écrivain brillant

La personnalité politique contestée de Snorri contraste avec l'homme de lettre qu'il était. À son actif, au moins 3 chefs-d'œuvre : la "Saga d'Egill, fils de Grímr le Chauve" (l'une des plus belles et plus célèbres sagas islandaise), "l'Edda en Prose" et la "Heimskringla" (l'histoire des rois de Norvège, et notamment la Saga de Saint-Olaf).

Egill, fils de Grímr le chauve

Les Sturlungar sont mal considérés en Islande au XIIIème siècle. Ils possèdent une grande partie du pouvoir en Islande et représentent une sorte d'aristocratie. Rattacher ce clan à Egill, prestigieux héros, viking, magicien et scalde, pouvait pour Snorri être une manière de légitimer la prise de pouvoir de sa famille.

Egill est né vers 910. C'est un enfant violent : il n'a pas 15 ans qu'il a déjà tué deux hommes. Sa vie se résume à une succession d'expéditions sanglantes, entrecoupées de pauses en Islande, chez lui à Borg. Une haine farouche l'oppose à Eiríkr à la hache sanglante.

Si un jour, il se trouve à la merci de son ennemi, un poème bien déclamé lui sauve la vie. Egill le scalde. Un fait sans doute inventé de toute pièce.

Mais le fait est qu'Egill est passé à la postérité plus pour ses œuvres que pour ses combats. Il est aujourd'hui considéré comme le plus grand scalde du nord ancien. Snorri s'est directement inspiré des compositions de son illustre ancêtre pour écrire sa saga.

Snorri écrit en puisant dans ses souvenirs, sa culture, ses lectures, ses informateurs. Un véritable patchwork auquel il donne avec talent une structure, bien évidemment subjective.



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Árni Magnússon



Au XIXème siècle, cet homme rendit sa fierté à l'Islande, alors sous domination danoise. Árni Magnússon part à la recherche de l'héritage islandais. Et le trouve. Exilé au Danemark, il passe sa vie à collecter de vieux manuscrits. Un incendie détruit une partie de sa collection, mais l'héritage du "miracle islandais" est malgré tout sauvé et exposé aux yeux du monde.

La recherche de l'honneur perdu

Árni Magnússon est né en 1663. Son père, son grand-père et ses deux frères sont prêtres. Pendant longtemps, il hésite à suivre la même voie. À 19 ans, il part à Copenhague pour étudier. Esprit brillant, il devient quelques années plus tard professeur d'Histoire à l'Université.

À 38 ans, Árni Magnússon repart en Islande, sous mission de la couronne danoise. Il doit recenser toutes les fermes du pays afin d'évaluer si l'ordre et la loi danoise sont bien appliqués.

Árni profite de cette mission pour rechercher les manuscrits perdus. Après avoir récupéré tous les textes possibles grâce à ses relations (notamment chez les familles aisées et dans les églises), il va débusquer les manuscrits là où personne ne pensait en trouver. Les fermiers possèdaient chez eux des vélins et les lisaient à leur famille. Lorsque le manuscrit devenait illisible, ils le recopiaient sur du papier et utilisaient l'original dans leur vie quotidienne : semelles, doublures de livres, patrons de vêtements, etc. Quantités de manuscrits ont ainsi été sauvés de l'oubli. Les fermiers n'avaient aucune notion de la valeur de ces parchemins.

Árni Magnússon ramène tous ces manuscrits au Danemark. Il rassemble ainsi près de 200 sagas. Quand il ne peut racheter les vélins, il prend le temps de les recopier. Il réalise ainsi plus de dix mille apographes. Tout cela vient enrichir sa collection déjà très fournie de textes recopiés ou traduits en latin du temps où il travaillait à l'Université.

Árni Magnússon possède alors la plus importante collection de manuscrits islandais. Même après son retour au Danemark, il continue de recevoir des textes ou d'en acheter.

Le grand incendie de Copenhague

Le 20 octobre 1728, Copenhague est en feu. La ville s'embrase, les flammes ne peuvent être maîtrisées. Trois jours durant, la capitale du Danemark est consciencieusement détruite. Environ un tiers de la ville part en fumée.

Árni Magnússon ne prend conscience du drame que trop tard. Il ne se décide à mettre sa précieuse collection à l'abri que lorsque les flammes lèchent déjà son quartier. Seulement douze manuscrits sont détruits, les autres sont sauvés. Mais tout le reste a brûlé : les livres imprimés ainsi que toutes ses notes et ses papiers. Il n'est pas la seule victime de l'incendie, la bibliothèque de l'Université est également touchée. Certains manuscrits, islandais et norvégiens, très précieux, ont été détruits.

Árni Magnússon n'a jamais réussi à se remettre du drame. 14 mois plus tard, le 7 janvier 1730, il meurt à Copenhague.

La cloche d'Islande

Laxness rend hommage au travail de collecte de Árni Magnússon dans son chef-d'œuvre La Cloche d'Islande. L'un de ses personnages principaux, Arnas Arneaus, est directement inspiré du grand homme. Laxness le montre battant les chemins d'Islande pour retrouver ces manuscrits, allant même jusqu'au fond du lit d'une vieille femme pour mettre la main sur les vélins.

La trilogie se termine avec le grand incendie de Copenhague et la passivité destructrice de Arnas Arneaus/Árni Magnússon. Une partie de l'âme de l'Islande est partie en fumée, mais sans Árni Magnússon, cette âme n'aurait jamais vu le jour. Il représente l'honneur de l'Islande.

La fondation Árni Magnússon

1927, le Danemark accepte de rendre à l'Islande, autonome depuis 1904, une partie des manuscrits collectés par Árni Magnússon. L'Institut Islandais des Manuscrits (Handritastofnun Íslands) est créé.

Il faut attendre 1972 pour que le Danemark accepte enfin de rendre la totalité de la collection et 1997 pour que le transfert soit terminé. L'Institut a depuis changé de nom pour devenir l'Institut Árni Magnússon. Il a pour but de préserver les manuscrits et de les étudier. Le Árnastofnun (l'Institut d'Árni), comme les Islandais l'appellent, abrite désormais 1750 manuscrits, notamment les deux Eddas, le livre des Islandais, le livre de la colonisation et une partie de l'Histoire des rois de Norvège de Snorri Sturluson.


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Sources



L'Islande médiévale, Régis Boyer, Belles lettres, 2001.

Les scandinaves, Maurice Gravier, Éditions Lidis-Brepols, 1984.

L'Islande des vikings, Jesse Boyck, Aubier, 2007.

Les miniatures islandaises, Jónas Kristjánsson (trad. Régis Boyer),Renaisance du Livre, 2003.

Thèse sur les sagas de Margaret et Richard Beck, 1998

Toutes les sources du site Toute l'Islande ici.


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