Ásta Sigurðardóttir : interview de son éditrice française, Sabine Wespieser


À l’occasion de la parution du recueil Dehors, c’est le printemps, qui réunit récits, poèmes et linogravures d’Ásta Sigurðardóttir, l’éditrice Sabine Wespieser revient sur la découverte de cette autrice islandaise majeure du XXᵉ siècle. Fondatrice des éditions Sabine Wespieser en 2000, après quinze années passées chez Actes Sud, elle défend depuis plus de vingt ans un catalogue exigeant de littérature contemporaine.

Dans cet entretien, elle raconte comment l’œuvre d’Ásta est entrée dans son catalogue, évoque la modernité de cette écrivaine pionnière, et explique les choix éditoriaux qui ont accompagné la publication française de ses textes.

Ásta Sigurðardóttir

Comment définiriez-vous votre maison d'édition et votre ligne éditoriale ?


C'est toujours compliqué pour une éditrice, ou un éditeur, de définir sa ligne éditoriale, parce que pour moi c'est très intime et ça représente un portrait chinois de mes choix. J'ai créé cette maison en 2000. Les premiers livres ont paru en 2002, donc ça va bientôt faire 25 ans. J’avais l'idée de faire une maison qui soit de petite taille mais qui joue dans la cour des grands : garantir aux auteurs la puissance industrielle du livre grâce à une distribution-diffusion en place. 


Évidemment, je souhaitais de faire un catalogue de création, un catalogue avec des auteurs, et à partir de là, la ligne éditoriale, ce sont les choix. Il me semble qu'il y a une cohérence de littérature féminine, insulaire, post-coloniale. Ce qui m'intéresse, c'est ce que la littérature peut apporter d'oxygène dans notre quotidien et ce qu'elle peut me dire à moi du monde tel qu'il va, ou tel qu'il ne va pas. Ou tel que la littérature peut le rêver. 


Pouvez-vous expliquer votre attrait pour la littérature féminine insulaire ?


Je suis née sur une frontière, ce que je suppose être assez déterminant. La question de la double culture, du bilinguisme, m’est très chère, et le catalogue le reflète aussi. En Irlande, par exemple, toute cette dimension de rébellion contre la colonisation anglaise me touche particulièrement. Et puis il y a la langue : cette manière dont l’anglais irlandais se distingue de l’anglais britannique.


Quand je publie avec bonheur des auteurs haïtiens, évidemment c'est la double appartenance à une culture créole et à un héritage français qui m'intéresse. Ensuite, les choses découlent les unes des autres. Le fait d'avoir publié d'abord en Irlande, Noala O'Fallon, m'a amenée au catalogue Edna O'Brien et Claire Keegan. Et le fait d'avoir Edna O'Brien me rend attentive à Ásta Sigurðardóttir. 


Racontez-nous justement cette rencontre avec les textes d’Ásta. 


Festival littéraire Islande

Il s’en est fallu de peu que je passe à côté de cette autrice. Claire Keegan m’a invitée à un festival de livre en Islande. Une agente littéraire m’a proposé le texte d’Asta. J’ai donné une réponse de principe expliquant que je ne publiais pas de classiques, mais plutôt de la littérature contemporaine. Mais en Islande, je rencontre la femme de l’éditeur de Claire. Elle me parle d’un texte qu’elle juge indispensable de publier en France. Elle ajoute que l’œuvre est absolument extraordinaire. Elle fait durer le suspense en m’expliquant que l’écrivaine est une pionnière. Il s’agit d’Ásta Sigurðardóttir. 


Mon œil frise et mon oreille se dresse. Autour de nous, trois ou quatre autrices islandaises s’enflamment. Elles parlent de cette femme avec passion, respect et enthousiasme. Elles me disent que si Ásta n’avait pas été là, elles ne se sentiraient pas autorisées à écrire sur leurs corps, sur la sexualité, sur l'oppression que subissent les femmes ou sur la société islandaise. Immédiatement, je rétropédale. Je rentre à mon hôtel et je redemande à l’agente le texte, dans sa version allemande. 


Que se passe-t-il à la lecture du texte d’Ásta ?


Ásta Sigurðardóttir

Je lis son œuvre et je pense immédiatement « c'est incroyable, c'est presque de l'art brut, cette littérature-là ». Du coup, je m’intéresse à la femme qu’était Ásta. Là, je réalise que ses textes forment un chaînage dans le catalogue. Ces voix de femmes, comme celles de Yannick Lahenz, par exemple, comme celles de Edna O’Brien… Elles sont des femmes qui réfléchissent à la société dans laquelle elles vivent et qui, par leur littérature, montrent des mécaniques d'oppression, des mécaniques d'émancipation, surtout. 


En effectuant quelques recherches, je me rends compte de l’influence d’Ásta sur la littérature islandaise d’aujourd’hui. Elle est véritablement considérée comme quelqu'un qui a ouvert la voie, une figure importante de l’histoire littéraire de l’Islande. Pas seulement aux femmes d’ailleurs. Je pense au roman Ásta de Jon Kalman Stefansson, dont l’héroïne reçoit ce prénom en hommage à celle que l’on considère comme une grande figure de la littérature islandaise. 


Ásta Sigurðardóttir appartenait à une constellation d'artistes modernes, contemporains. Son art est une forme d’écriture très moderne. Et elle influence les auteurs et autrices d’aujourd’hui. En plus d’être écrivaine, elle était aussi poétesse, peintre, dessinatrice, céramiste. Elle a été fascinée par toute une galaxie d'artistes pluridisciplinaires, qui faisaient à la fois scandale et éblouissaient par leurs talents


Quelle a été la réception de son 1er texte ?


Quand son premier texte paraît en 1951, le contexte islandais est tendu. Je suis très néophyte sur l’Histoire de l’Islande, mais quand même, de ce que j'ai lu et entendu, quand la première nouvelle, « Du dimanche soir au lundi matin » est sortie, le succès a été immédiat. Pour autant, il s’agissait avant tout d’un succès de scandale mêlé à un succès d’admiration. [L’Islande venait de déclarer son indépendance quelques années plus tôt. La République se mettait en place tout en conservant encore un esprit conservateur et puritain.]


Nous sommes un peu dans le même type de scandale que celui qui a accompagné la sortie de The Country Girls, le premier roman d'Edna O'Brien en Irlande. Apparemment, Ásta était très connue à Reykjavík, et au fil des années, quand ses histoires, ses récits paraissaient, il se passait toujours quelque chose. Aujourd'hui, après MeToo, avec les ouvertures du féminisme, elle est beaucoup plus considérée dans la société islandaise qu'elle ne l'était à l’époque. 


Sa traductrice Ólöf Pétursdóttir connaît très bien cette histoire. Étant née dans les années 50, elle a une connaissance vraiment intime, et en même temps littéraire, de cette période. Ce qui se ressent d’ailleurs dans sa traduction des textes d’Ásta. 


Publication originale de la nouvelle Sunnudagskvöld til mánudagsmorguns d’Ásta Sigurðardóttir dans la revue Líf og list, 1951.

Reproduction d’une archive numérisée.


Parlons justement de cette traduction. Habituellement, le traducteur traduit de la langue source vers la langue cible, censée être sa langue maternelle. Or, vous avez fait appel à une Islandaise.


Pour moi, Ólöf Pétursdóttir est davantage franco-islandaise que purement islandaise. En fait, j’ai d’abord pensé au traducteur Éric Boury, mais son agenda est complet jusqu’à à peu près la fin des temps. J’ai alors demandé conseil à Stella Jóhannesdóttir (Festival littéraire international de Reykjavík) qui m’a recommandé… sa maman. Elle m’explique qu’ayant connu la période et étant traductrice, elle ferait merveille sur les textes d’Ásta. Je me renseigne donc sur Ólöf Pétursdóttir et me rends compte qu’elle a vécu toute son enfance à Strasbourg et qu’elle vit aujourd’hui en Bretagne. Elle traduit d’ailleurs des textes bretons en islandais. Son profil est très étonnant, et son français impeccable.


Ólöf est aussi poétesse. Elle publie des poèmes et en déclame. Elle a vraiment un côté elfe islandais qui est assez extraordinaire, portant cette voix poétique que j'ai pu percevoir en Islande, sur l'importance de la littérature comme mode de vie. Et Ólöf, c'est vraiment ça. Elle a merveilleusement traduit Ásta, et précisément. Elle est parvenue, me semble-t-il, à restituer ce côté art brut de la voix, de la musique, de la langue, et surtout de l'âpreté de la langue d'Ásta. 


Dans les nouvelles qui sont plus des récits ruraux, des récits d'enfance, des récits de la violence de la nature islandaise, elle vraiment fait merveille. En travaillant avec elle, j'ai bien vu qu'elle connaissait parfaitement son sujet. Il y avait une espèce d'iceberg engloutie de réflexion derrière le choix de chaque mot. Et en plus, elle connaît très bien l'histoire de l’Islande, de l'occupation américaine, et de ce qui compose l’Islande des années 50. Ce qui est fondamental pour comprendre les récits d’Ásta. Quand elle parle des baraquements à Reykjavik par exemple et du modèle qu'étaient les soldats américains et de ce prototype dans le récit, qui s'appelle Superman. Donc ça, c'est vraiment quelque chose qu'elle maîtrise totalement. 


Le titre, Dehors, c’est le printemps, raconte déjà énormément. Comment s’est fait ce choix ?


Ásta Sigurðardóttir

Le titre islandais est très simple : Récits et poèmes (Sögur og ljóð). En Allemagne, ils ont choisi Les allumettes et en Grande-Bretagne Rien à sauver (Nothing to Be Rescued). De mon côté, je voulais un titre qui reflète l’ensemble de l’œuvre d’Ásta. J’ai regardé les titres de ses récits, et celui-ci m’a interpellé. J’en ai parlé à Olof qui proposait « Du dimanche soir au lundi matin », le premier texte d’Ásta. Olof me précisait que les Islandais ont coutume de fêter le dimanche soir pour se préparer à la rude semaine à venir. Mais cela ne résonnait pas, à mon avis, dans la culture française. J’insistais pour Dehors, c’est le printemps


Parce que c'est tellement ça pour moi, la littérature d'Ásta. À la fois l'ancrage dans cette réalité totalement sombre, et à la fois toujours la lumière qui passe à travers le soupirail. D'ailleurs, dans tous les textes, il y a ça. C'est juste dingue. C'est-à-dire que ça peut être les circonstances les plus dramatiques, comme quand elle parle d’avortement, Ásta trouve toujours dans cette noirceur, un interstice d’où émane un brin de lumière


Par ailleurs, je me suis dit : on publie en mars, on est au cœur de l'hiver, ça va faire du bien à tout le monde de voir ce titre-là. C'est vraiment un titre qui en dit énormément, qui sous-entend un for intérieur plutôt sombre, mais qu’il y a toujours, quelque part, une beauté simple qui émerge de l’extérieur. Pour moi, l'Islande, c'était ça en arrivant. J'y suis allée en avril dernier, et j’y ai trouvé une lumière absolument fabuleuse.  


J’aimerais votre avis sur le mot d’une libraire (Louanne, Le Hall du Livre à Nancy) : « Avec son parcours complexe, Ásta Sigurðardóttir nous plonge dans un récit aux inspirations autobiographiques. Elle nous force à voir la faiblesse et le vice de l'âme humaine dans sa forme la plus sombre. Afin d'apprécier encore plus la beauté du monde. »


C'est super. Il n'y a rien à rajouter. Je trouve que ça résume parfaitement le livre. C'est parfait. C'est vraiment parfait. C'est ce que nous venons de dire d'ailleurs, Ásta va chercher la faille qui laisse passer la lumière de la lune.


Pour moi, la littérature comme mode de vie, c'est vraiment le combat avec l'ange qu'elle a fini par perdre. Elle est décédée à seulement 41 ans, après avoir vécu la vie la plus intense possible et s'être noyée elle-même dans sa quête de lumière. Elle est morte de son alcoolisme, dans la déchéance. Elle a eu six enfants en très peu d’années et c'est vraiment quelqu'un qui a brûlé sa vie, et qui a fait de sa vie une œuvre. C'est absolument extraordinaire. 


Et je suis contente de la réception de ce texte parce que les libraires sont en train de s'en emparer. J'ai reçu pas mal de messages de leur part. Du coup, on fait circuler quelques petites affiches avec le portrait d'Ásta, qui était une femme sublime en plus, et surtout une femme extraordinaire. Nous y avons ajouté quelques reproductions des illustrations à l'intérieur du livre. 


Voyez-vous d’ailleurs un lien entre son œuvre graphique et son écriture ? 


Oui, c'est curieux parce que ses dessins sont beaucoup plus sombres. La lumière qu'on voit dans les textes est absente des linogravures. Le trait est anguleux, l’œuvre est très noire. C’est de la réserve noire, du dessin blanc sur la réserve noire. [en gravure, la « réserve » désigne la partie du support laissée vierge : ici, les traits blancs apparaissent parce que l’artiste a creusé la matière pour laisser le papier sans encre]


Et il y a cette cruauté apparente, quels que soient les dessins sur lesquels je tombe. Par exemple, là je suis page 182, la dame lumineuse. Tout est beaucoup plus marqué et beaucoup plus dramatique que dans son écriture, il me semble. Ses dessins sont beaucoup plus violents que ses textes. Alors, certains des textes restent quand même très violents, comme Le couple de cygnes, ou Pluie gelée.  Nous sommes dans des univers ruraux extrêmement sombres, sans espoir possible. Pourtant…


Voyez-vous d’ailleurs un lien entre son œuvre graphique et son écriture ? 


Non, j'ai reproduit l'édition islandaise. J'ai été totalement fidèle à ça. Dans l'ordre de l'édition islandaise, on n'a rien supprimé, les poèmes sont bien placés. La seule chose qu'on ait supprimée, c'est que dans l'édition originale, il y avait une première et une deuxième partie, ce qui n'avait pas beaucoup de sens. Ces parties n'apportent rien, parce qu'il n'y avait même pas de titre. Donc nous avons choisi la continuité.


Nous pouvons supposer que ce sont les ayants-droits d'Ásta qui ont organisé ça comme ça, d'une manière informée. Les dessins sont en lien direct avec le texte. Les légendes sont des passages de texte. Donc il y a une vraie cohérence globale dans ce livre. On a essayé de faire en sorte que les dessins soient le plus proche possible de la citation. Ce n'est pas toujours possible, pour une histoire de mise en page, mais on essaie de faire en sorte que la citation soit en face. 


L'aventure de ce livre marque-t-il le début d'un dialogue plus large avec la littérature islandaise ?


Un grand oui sur le désir d'explorer la littérature de cette île ! Et en même temps, il y a des gens qui le font merveilleusement bien dans le paysage littéraire contemporain. Moi, mon axe est celui de la langue. Je publie dix livres par an et je ne choisis que des textes dont je suis capable de lire l'intégralité avant de les choisir. Mon objectif est de défendre des textes. Il faut également que les agents littéraires puissent m’envoyer les textes en anglais ou en allemand, ce qui limite la découverte des auteurs immédiatement contemporains. Alors, peut-être, Ásta sera la seule étoile islandaise de mon catalogue.


Y a-t-il d'autres auteurs islandais qui vous touchent particulièrement ? 


Jón Kalman Stefánsson

Je vous réponds tout de suite Jón Kalman Stefánsson. Il me touche infiniment. Je trouve que dans sa littérature, il y a de celle d’Ásta. Alors chez lui, il y a cette évasion poétique, beaucoup plus évidente que dans l’œuvre d’Ásta. Il y a quand même un roman qui s'appelle Ásta, un livre dont l'héroïne porte le prénom d’Ásta Sigurðardóttir


Et puis, je dois avouer que je suis une fan du polar islandais. Je pense que j'ai lu à peu près tous les livres d’Indriðason Récemment, j’ai regardé une série islandaise, L’agent islandais. Vous y retrouvez Reykjavik. C'est l'échappée belle vers ce qu'on peut appeler du réalisme magique ou de l'échappée poétique. 


Je trouve que les littératures insulaires sont formidablement productives, vivaces. Haïti, l'Irlande, l’Islande… Il y a quelque chose de l'imaginaire comme ligne d'horizon dans ces pays-là. En Islande, quand on se balade, quand on parle aux libraires et aux éditeurs, et qu'on entend que la lecture est l'activité favorite des Islandais, notamment à Noël où tout le monde passe sa journée à lire [Jólabókaflóð est une tradition islandaise signifiant « le déluge de livres de Noël »], on se dit que c’est un pays de cocagne, c'est incroyable ! 



Dans ces récits marqués par la solitude, la violence sociale et la dureté de la nature, Ásta Sigurðardóttir ne cède pourtant jamais au désespoir absolu. Comme le résume l’éditrice Sabine Wespieser, son écriture révèle toujours « un interstice d’où émane un brin de lumière ».


Pour en savoir plus sur Ásta Sigurðardóttir, lisez l'article sur son parcours et son œuvre.


Lire les premières pages de Dehors, c'est le printemps.


Toute l’Islande remercie chaleureusement Sabine Wespieser pour le temps et la générosité avec lesquels elle a accepté de revenir sur la découverte et la publication de cette autrice majeure.



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