Ian Manook, un amoureux de l'Islande
Après deux polars qui se déroulent en Islande, Ian Manook livre une biographie romancée de haut vol avec "À Islande". Si au départ ce récit devait parler de l'hôpital français d'un petit village niché dans un fjord de l'est de l'Islande et d'une de ses infirmières, l'histoire a vite dérivé vers la dureté du quotidien des marins-pêcheurs bretons.
Pour la troisième fois, Ian Manook raconte l'Islande, de son Islande. Retour sur sa découverte de l'île et sur ses écrits islandais.
Vous avez écrit deux polars (Heimaey et
Askja) et une biographie romancée (À Islande) qui se situent dans ce petit pays du Grand Nord.
Quel est votre lien à l'Islande ?
J'ai connu l'Islande dans des conditions très particulières. En 1973, j'ai offert des vacances à mon frère. Il voulait partir en Écosse. C'est très joli mais on en a vite fait le tour. Sur place, on entend parler d'un volcan islandais entré en éruption en janvier. L'Eldfell. On a pris un bateau et on est parti voir ce volcan.
Sur place, on apprend que les îles Vestmann, lieu de l'éruption, sont interdites aux touristes. Mais on apprend dans le même temps qu'il y a un problème avec les volontaires islandais, un peu trop penchés sur la boisson. Avec mon frère et deux autres routards, un américain et un norvégien,
on propose de créer une brigade internationale. Une centaine de volontaires prêts à bosser pour rien sur l'île. Et ça marche.
Quel est votre coin préféré d'Islande ? Et qu'aimez-vous dans la culture islandaise ?
Pour le mode de vie, c'est ce côté curieux des Islandais d'avoir toujours dans la tête des dizaines de projets. Ils réalisent des trucs complètement dingues, de bien ou pas bien. Les Islandais ont à leur disposition des tonnes d'énergie gratuite qu'ils ne peuvent pas vendre. Elle n'est ni stockable ni transportable. Ils ont donc eu l'idée dingue d'introduire le prix de l'énergie dans un projet. Ils deviennent ainsi le premier producteur d'aluminium. Ils commencent à construire des barrages qui abîment leur nature pour utiliser et vendre plus d'énergie, donc c'est très dommage. Mais le principe de trouver un moyen de vendre quelque chose qui n'est pas vendable, c'est totalement fou.
En écrivant deux polars qui se déroulent en Islande, n'avez-vous pas eu peur de vous confronter aux maîtres scandinaves du polar ?
C'est pour cette raison que je ne les ai pas écrits de suite. J'écris depuis mes quinze ans, mais je suis venu tardivement à l'édition. Et c'était suite à un pari.
Par exemple, je pouvais écrire dix pages d'un roman d'amour un jour. Si je m'arrêtais, je me demandais mais pourquoi j'écris un roman si prétentieux. Je me disais "écris un roman commercial et après tu feras ce que tu voudras". Je laisse tomber le roman et je commence un livre plus commercial. Si je m'arrête, je me dis "si je dois écrire un seul livre dans ma vie, ce n'est pas ce livre commercial." Donc je repars sur un roman plus littéraire, mais je ne peux pas revenir sur le premier. Donc j'en commence un autre. Pendant 50 ans, j'ai fait des zigzags comme ça. J'en ai perdu plein...
Quand ma plus jeune fille, Zoé, a eu l'âge de lire ce que j'écrivais, j'ai commencé à lui faire lire le soir ce que j'avais écrit dans la journée. À 19 ans, elle a décidé de partir vivre en Argentine. Là, j'ai posé la question qu'il ne fallait pas : "est-ce que tu veux que je continue à t'envoyer ce que j'écris ?". Elle pique une crise en expliquant qu'elle en a ras-le-bol, qu'elle ne connaît le destin d'aucun personnage, que je ne finis jamais mes histoires. Elle ne lira plus rien de moi tant que je n'aurai pas terminé quelque chose.
D'ailleurs, une traduction de "Heimaey" et "Askja" est-elle prévue en Islande ?
C'est un regret qu'Albin Michel n'ait pas le forcing pour faire une traduction en islandais. Les deux polars, surtout "Askja", qui est issue d'une vraie affaire islandaise (Affaire Guðmundur et Geirfinnur), aurait pu intéresser les Islandais.
Il y a eu un quiproquo il n'y a pas très longtemps. Olivia Castillon est une attachée de presse spécialisée dans la littérature, dans le polar notamment. Il y a six mois, elle m'appelle en me disant qu'il y a un festival du polar à Reykjavik et qu'elle a tenté sa chance en demandant si je pouvais intervenir. Et ils ont dit oui. J'étais très content.
Les lecteurs vous connaissent surtout pour vos polars, pourquoi avoir choisi d'écrire la biographie romancée "À Islande" ?
Les éditions Paulsen ne font que des récits d'expéditions, de voyages ou d'aventures. Pour se diversifier, ils ont demandé à des auteurs connus, souvent issus du polar, de choisir un endroit très particulier. Le but était pour ces auteurs d'aller dans cet endroit et de ramener un témoignage à la première personne, avec en même temps l'implantation d'un personnage local. Personnage qui peut être un total inconnu. Un double témoignage donc : celui de l'auteur qui se déplace pour écrire et en même temps qui parle de quelqu'un sur place.
Ils m'avaient demandé et j'avais complètement oublié. Je pensais qu'ils demandaient un polar ou quelque chose comme ça. Je ne connaissais pas Paulsen. Je n'ai pas donné suite. J'ai plus oublié que fait exprès. Puis je suis allé à la conférence d'un de leurs auteurs à la librairie l'Arbre à Lettres. L'état-major de Paulsen était là. Il est venu me voir en me disant que je n'avais jamais répondu à leur proposition. Comme j'avouais que j'avais complètement oublié, il m'a expliqué en détail le projet. C'était un peu différent que ce que je pouvais écrire par rapport à Albin Michel. Donc j'ai accepté. Et j'ai choisi l'Islande. Sauf que...
Dans "À Islande", Marie Baudet inspire votre personnage Marie Brouet. Qui était-elle ?
En lisant la légende de la photo, deux faits m'ont interpelé. Le premier, c'est comment une gamine de 22 ans se retrouve en Islande dans un univers plutôt violent composé uniquement d'hommes. Le deuxième, c'est qu'il n'y a rien sur elle. À part ces deux photos, même dans le musée de
Fáskrúðsfjörður, il n'y a strictement aucune information.
Comment vous y prenez-vous pour écrire une biographie romancée avec si peu d'informations ?
C'est comme la raison qui pousse Marie à partir en Islande ? Totalement inventée ?
Oui, je n'ai rien trouvé sur ses motifs de départ. J'extrapole à partir de quelques informations. D'abord elle est très jeune, 22 ans. Elle n'est pas d'une famille aisée, donc n'a pas forcément de connaissances. Elle a eu son diplôme d'infirmière un an avant. On va dire qu'elle est dans sa deuxième année. Ici à Paris.
Hormis Marie, les autres personnages de votre livre "À Islande" sont des marins-pêcheurs bretons. Pourquoi choisir de parler d'eux ?
Les conditions de vie des marins bretons pour leur "pêche à Islande" étaient atroces. Pourtant, la littérature romanesque les glorifie. Comment expliquer cela ?
Dans tous vos livres, que ce soit les polars mongols et islandais ou les récits, les légendes et histoires des pays sont très présents. Est-ce un besoin de transmettre, de faire connaître la culture d'un pays ?
Je ne me dis pas que je vais raconter une légende pour me la ramener. Je vais le dire parce que pour moi ça fait partie du pays que je veux faire découvrir. Si je parle de la Mongolie sans parler des légendes, sans parler du chamanisme, ce n'est pas la Mongolie. Si je parle de l'Islande sans parler de ce rapport très particulier à la terre qui est une des plus fragiles du monde, de cette ligne de démarcation qui sépare deux continents, avec mille tremblements de terre par jour, même s'ils sont imperceptibles. Si je ne parle pas des volcans, ni des légendes qui s'y rattachent. Très étrangement, la plus grande majorité des Islandais disent croire au peuple invisible.
J'ai demandé à un Islandais comment il peut croire à un peuple invisible qui vit dans la roche. Il m'a demandé si j'étais chrétien et a répliqué comment tu peux croire à un dieu que tu ne vois pas et qui marche sur l'eau ? Où est la différence ? Sauf que les petits mecs dans la roche t'embêtent pas à te dire mange ceci, mange cela, fais pas ci fais pas ça. Ils sont là, c'est tout.
Avez-vous d'autres projets d'écriture autour de l'Islande ?
Paulsen est assez content des vente de "À Islande", il est possible qu'un prochain projet tourne autour d'un autre destin féminin exceptionnel dans le grand froid. Ça m'intéresse bien sûr. Il faudra juste préciser de quelle femme il s'agit, dans quel contexte, etc. Maintenant que j'ai goûté à la biographie romancée, je me sens bien dedans. Mon livre sur le génocide arménien est aussi une biographie romancée. Je me sens à l'aise dans ce style.