Le réalisme magique islandais : 
magie ou absurde ?


Le réalisme magique est une de ces étiquettes où les critiques d'art se plaisent à caser les auteurs. À les cataloguer. Un cadre. Les auteurs eux suivent leur plume. Leur prose et leurs vers les mènent parfois, souvent lorsqu'il s'agit d'Islandais, vers cette frontière un peu brumeuse entre réalité et imagination. Entre tangible et magie (ou surnaturel). Difficile de citer un livre islandais, à l'exception notable des polars, où le surnaturel ne vient pas poindre son nez, même discrètement. Et de façon tout à fait naturelle. Elfes, géants, fantômes, visions, etc. Sjón est aujourd'hui l'un des maîtres de ce courant littéraire. Ses livres représentent ce mélange parfait entre deux mondes.


Magie d'Islande dans la littérature


Abri en Islande

C’est l’une des sagas les plus connues : la Saga de Snorri le Godi. Snorri est un personnage retors, sournois, mais d’une intelligence extraordinaire. Il est à cheval, en route pour un rendez-vous, lorsque sur son chemin apparaît une tête de femme qui lui déclame une strophe scaldique et lui dit :


- "N’y va pas, c’est un piège."


Il l’écoute et rebrousse chemin. La femme avait raison, il y avait un piège.


Ce passage est le symbole du réalisme magique à l’islandaise. Il n’y a pas de réalité, pas de réel : les Islandais d’aujourd’hui comme d’autrefois sont dans une réalité hantée, surnaturelle. Le réel en Islande ne correspond pas à la réalité que l’on en a ailleurs, notamment en France.


Ancré dans la société


Pour les Islandais, le magique est une notion bien réelle. Croire aux elfes, détourner les routes pour protéger leurs habitats ou les esprits des morts, ne relèvent pas du fantastique mais bien du réel. La frontière est tellement mince et le magique tellement ancré dans la réalité islandaise qu’une grande partie des auteurs islandais peut se réclamer de ce mouvement.


Deux exemples avec Sjón qui, sous fond de génocide juif, fait d’un petit garçon d’argile son narrateur. Dans un début de XXème siècle rude, l’héroïne de "Karitas, Sans titre", de Kristín M. Baldursdóttir, est attaquée par cinq femmes maléfiques et protégée dans ces rêves par un homme elfe. La liste est longue. Chacun de ces écrivains décrit une réalité autre que celle que nous connaissons. Pour Sjón, le réalisme magique n’existe pas en Islande. Ce n’est qu’une étiquette apposée sur les auteurs par les critiques littéraires. Même s’il avoue s’être inspiré de ce courant né en Amérique du sud, avec comme fer de lance Gabriel García Márquez.


L’influence des sagas et des sud-américains

Gabriel García Márquez

L’Islande est une nation qui n’a de réelle existence qu’à travers les écrits anciens. Pas de cathédrale ou de châteaux dans l’île, les sagas sont tout ce que le passé a légué. Elles sont la base de la représentation que les Islandais ont d’eux même, et aussi étranges qu’elles soient, ils les croient. Puis l’Islande s’ouvre au monde. Les sagas ne sont plus le seul modèle littéraire à disposition des Islandais. Sjón s’en réjouit :


"La littérature est la base de la compréhension de nous-mêmes et de notre sens de l’histoire. Heureusement, depuis quelques années, les Islandais ont pris connaissance de ce qui se passe dans le monde. Nous sommes allés chercher des idées, nous y avons trouvé de nouveaux instruments, de nouvelles façons de faire, pour nous raconter à nous-mêmes qui nous sommes."


Et ces idées, Sjón les a puisé dans la littérature sud-américaine, notamment celle de Gabriel García Márquez. Le roman-phare de ce dernier, et symbole du réalisme magique, "Cent ans de solitude", met en scène une famille dynastique, dans un cadre historique, mêlant des épisodes irrationnels, voire surnaturels. L'origine de ce mouvement : la politique, les conflits, les guerres. Le besoin de mettre les absurdités en avant, d'y mêler le fantastique comme pour espérer que le conflit soit lui aussi imaginaire ou comme pour souligner le non-sens des guerres.


L’absurde

Guðrún Eva Minervudóttir

Réalisme magique ou absurde ? Deux écoles s’affrontent. Pour Sjón, appuyé par Régis Boyer, pas d’absurde en Islande. L’absurde ne peut exister que s’il y a du rationnel. Et les Islandais ne sont pas rationnels.


"Il faudrait avoir une pensée philosophique pour écrire de l’absurde, mais les Islandais n’ont jamais rien compris à la philosophie. Plutôt qu’essayer de comprendre le monde d’un point de vue philosophique, nous nous racontons des histoires."


Point de vue non partagé par la philosophe et écrivaine Guðrún Eva Minervudóttir.


"Je ne trouve pas qu’il y ait de réelle différence entre réalisme magique et absurde. Et lorsque l’on me dit que je fais du réalisme magique, je m’insurge. Car je ne parle que de la réalité. Je ne parle pas de fantômes, mais de personnes qui ont peur des fantômes. C’est la réalité.


Sjon, maître du réalisme magique islandais


Sjón Islande

Dans son livre "Sur la paupière de mon père", Sjón (également parolier de Björk) nous plonge dans un monde totalement imaginaire, surréaliste et magique.Il réécrit complètement l’histoire de l’Islande. Ce roman échappe aux grilles d’analyses préconçues. Peut être car l’auteur est avant tout un poète. Le titre originel de l’œuvre est tiré de l’hymne national islandais : "petite fleur d’humanité couverte d’une larme tremblante".


Deux mondes

Lorsque Sjón nous parle d’imaginaire, il trace une frontière entre deux mondes : l’un phénoménologique, ancré dans la réalité, l’autre mental, totalement imaginaire. Et en littérature, il est souvent difficile de différencier les deux. Le réel ne s’impose pas avec évidence, et la limite avec l’irréel n’est pas très claire. Sjón place son œuvre sous le signe d’un héritage littéraire national, les sagas, tout en revendiquant le droit à la fantaisie et au fantastique. Il puise également dans des souvenirs bibliques et les détourne.


Reculer pour mieux avancer


Le texte fonctionne comme une œuvre de fiction, contenant d’autres œuvres de fictions renvoyant encore à d’autres textes. C’est de l’intertextualité. La chronologie est chahutée au point de déstabiliser le lecteur dans une histoire à tiroir : Sjón perd le lecteur qui se retrouve là où il ne s’y attend pas. Le mode narratif est particulier : on avance, recule, se perd, recule encore. Le lecteur doit reconstituer un puzzle et une chronologie morcelée. La narration avance grâce à des scènes qui embrouillent puis éclaircissent. Les références se multiplient et plusieurs éléments se mêlent : l’Islande moderne, ancienne, la Bible, etc. Malgré les apparences, la narration ne part pas dans tous les sens. Au contraire, elle n'a qu'un seul objectif. La bifurcation reste le plaisir de raconter des histoires pour Sjón.


Le surnaturel comme évidence

Sjon - Islande

Les éléments irrationnels et merveilleux sont acceptés sans problème dans la narration. La présence de fantômes ne soulève pas de question. Le surnaturel ne choque pas. Sjón pioche dans la littérature, guidé par sa propre fantaisie. Il valide avec le lecteur un monde réaliste où le merveilleux côtoie le banal. Lorsque le petit garçon naît à la fin, c’est en fait le livre qui naît au début : il n’y a pas de commencement, pas de fin, mais une éternelle continuation. L’écrit se confond avec la réalité et devient la seule réalité qui vaille.


Le réalisme magique, c’est cette perméabilité des catégories spatio-temporelles, l’intertextualité qui renvoie à l’imaginaire collectif, et les références auto-telliques (comme si le texte s’écrivait sous nos yeux en autogestion). 


Sjon, interview d'un poète


Propos recueillis à l'occasion des Boréales de Caen en novembre 2008.


Musée des beaux-arts de Caen. La conférence sur le réalisme magique vient de se terminer. Sjón, assis à une table au milieu du hall, enchaîne les dédicaces de ses livres. Tout sourire. S'il a un peu de mal à comprendre les prénoms français, l'écrivain islandais n'en perd pas sa bonne humeur et sa gentillesse. Considéré par beaucoup comme l'écrivain le plus talentueux de sa génération, Sjón n'en reste pas moins aussi simple et abordable qu'il est intelligent et ouvert d'esprit.


Vous avez commencé à écrire très jeune. Quel a été l'élément déclencheur de votre passion ?


J'ai commencé à écrire parce que j'ai toujours été sensible à la poésie quand j'étais jeune. À 15 ans, j'ai découvert une collection de poésie islandaise. Cela a été une révélation. J'avais auparavant lu des traductions de poèmes étrangers, mais je n'avais jamais réalisé que l'on pouvait faire la même chose avec l'islandais. Cela m'a complètement inspiré. J'ai donc décidé de faire la même chose.


Puis vous avez découvert le surréalisme.…


Derrière les poèmes, j'ai réalisé que ce qui me plaisait tant, ce qui m'inspirait tant, était le surréalisme. Des artistes comme Dalí par exemple. Je n'avais jamais pensé que ce que faisait Dalí était également de la poésie.


Sjón - Caen 2008

Au lycée, puis à l'université, j'ai découvert des personnes qui comme moi étaient attirés par le surréalisme. Cette passion commune nous a rapprochés. C'est ainsi que nous avons fondé un groupe de jeunes surréalistes nommé Médusa. Au même moment, le mouvement punk venait d'arriver en Islande. Les punks avaient le même âge que nous. Punks et surréalistes se sont donc rassemblés tout naturellement, notamment autour de la musique.


Aujourd'hui, vous êtes l'un des auteurs majeurs de votre pays. Une chose frappe à la lecture vos livres, notamment avec "Sur la paupière de mon père", vos textes sont truffés de références : à l'Histoire, à la Bible, à la littérature islandaise ou étrangère. Pourquoi ?


"Sur la paupière de mon père" est une histoire faite d'histoires. Aucune histoire n'est seule et aucune n'avait été racontée avant. C'est un rendez-vous de différentes cultures littéraires, folkloriques et de contes. Avoir autant de références est une façon de faire venir le tout à la surface, mais cela vient naturellement, sans réfléchir. Et pour autant, le lecteur n'a pas besoin de connaître toutes ces références pour apprécier le livre. S'il les reconnait, tant mieux, mais ce n'est pas indispensable à la lecture.


On vous cite souvent comme le fer de lance du réalisme magique à l'islandaise.


C'est vrai que généralement le terme réalisme magique fait plus penser à la littérature sud-américaine qu'à l'islandaise. Mais en fait, ce terme "réalisme magique" est utilisé pour créer une référence d'un genre par rapport à un autre. Au final, les auteurs, eux, ne parlent que de littérature, c'est juste une histoire, peu importe son style. Dans "Sur la paupière de mon père", le narrateur est très conscient qu'il doit garder son histoire vivante pour captiver son auditoire, c'est pour cela qu'il rajoute pleins d'histoires à la trame principale. Il lui donne du relief. Il y a différents styles dans ce livre, car le narrateur veut le rendre vivant. Et il ne veut pas laisser la vérité empêcher une belle histoire, donc il n'hésite pas à déformer un peu la réalité aussi parfois.


Dans vos livres comme dans la plupart des livres islandais, le surnaturel se mêle de façon très naturelle au réel. Pourquoi ces deux mondes, réel et imaginaire, sont-ils aussi proche dans votre littérature ?


La plupart des Islandais ne croient pas aux fantômes, aux trolls ou aux monstres marins. Mais nous sommes malgré tout très conscients de cette tradition. Nous vivons dans une nature hostile, avec le froid, les icebergs, etc. Autrefois, les gens ont essayé de trouver comment vivre avec cette nature. Et l'une des façons était d'utiliser leur imagination pour expliquer ces phénomènes naturels par le surnaturel. Cela fait partie de notre mentalité, c'est comme ça. 

Dans une précédente interview, vous disiez à un journaliste que "Sjón est un homme qui lutte pour découvrir Sigurjon B. Sigurðsson {vrai nom de Sjón}". Aujourd'hui, vous êtes-vous enfin découvert ?


Je commence un peu à me connaître. Mais à chaque fois que j’apprends quelque chose de nouveau sur moi, j’en oublie une autre. Donc il me reste encore beaucoup à apprendre. Mais j’évolue. Dans mon dernier livre paru en Islande, pour la première fois, j’expose mes croyances et mon opinion sur la société. J’évolue, et cette évolution se voit vraiment au travers de mes différents livres. Il existe une réelle différence entre "Le moindre des mondes" et "Sur la paupière de mon père", parce que, à chaque livre, je veux essayer de nouvelles choses.


Vous n'êtes pas seulement poète et romancier. Vous écrivez aussi des paroles de chansons, notamment pour Björk. En quoi écrire une chanson est différent du travail d'écriture pour un poème ?


Le travail de la chanson est particulier car c'est un travail en collaboration, avec quelqu'un qui amène beaucoup : une atmosphère, un son, une intention. Par exemple, avec Björk, pour les chansons "Isobel" et "Bachelorette", elle m'amenait quelques notions de la mélodie, des sentiments, avec notamment des photos pour me mettre dans l'atmosphère. Je prends le tout et essaye de créer un monde autour de cela avec des paroles. Elle amène la musique, l'ambiance, j'amène les textes. C'est un travail à 50-50.


Cela vous amène-t-il quelque chose de différent dans votre vie artistique ?


À chaque fois que je termine un livre, j'ai besoin de cela. Pour écrire, je suis seul, roi de mon monde. J'ai besoin de la forme de la chanson pour ne plus être seul, pour reprendre un travail en collaboration. C'est très important pour mon équilibre. 


Bibliographie sélective

Difficile de trouver dans la littérature islandaise, médiévale ou contemporaine, une œuvre où le surnaturel ne fasse pas une apparition. Voici une bibliographie sélective, et non exhaustive, du réalisme-magique à l'islandaise.



- Einar Már Guðmundsson, Les anges de l'univers, Flammarion, 1998

- Einar Már Guðmundsson, Le testament des gouttes de pluie, Gaïa, 2007

- Sjón, Le moindre des mondes, Rivages, 2006

- Sjón, Sur la paupière de mon père, Rivages, 2008

- Gudrún Mínervudóttir, Pendant qu'il te regarde, tu es la Vierge Marie, Zulma, 2008

- Steinunn Sigurðardóttir, La place du cœur, Denoël, 2000

- Kristín Marja Baldursdóttir, Karitas, sans titre, Gaïa, 2008

- Halldór Laxness, La cloche d'Islande, Garnier Flammarion, 1979 (parution 1943)

- Halldór Laxness, Lumière du monde, Aubier, 1989 (parution 1937)


Pour compléter, les incontournables du réalisme magique non-islandais

- Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, Points Seuil, 1997

- Gunter Grass, Le tambour, Points Seuil, 1997


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